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"À l'école de la poésie et de la musique, on n'apprend pas, on se bat !"
Léo Ferré racontait souvent comment il travaillait. Il mettait un texte devant lui et ses doigts partaient sur le piano. Sa voix montait, ou ne montait pas... Si ça ne fonctionnait pas, il passait à un autre texte.
Il avait commencé par faire de la musique d'abord. Cette idée de composer le tiendra éveillé jusqu'à la fin. On le vit diriger l'orchestre tout en chantant avec un micro-cravate, les musiciens tournés vers lui, avec derrière, les choeurs : une sacrée aventure !
Auparavant, il s'était rendu à New York enregistrer Le Chien, son premier récitatif, avec John Mc Laughlin, Billy Cobham, Miroslav Vitous, ces musiciens qui allaient créer le mouvement du jazz-rock. Le disque n'est pas sorti. Léo a alors enregistré et tourné avec le groupe français Zoo, devenant, en quelque sorte, chanteur du groupe !
Lui qui avait connu les caves enfumées de Saint-Germain-des-Prés, au piano avec ses petites lunettes, avait enfin rencontré la jeunesse d'après Mai 68, grâce à C'est extra et Les Anarchistes.
Les récitals de cette période étaient quasiment insurrectionnels.
Mais il n'était pas le gueulard auquel certains le réduisaient. Jack Ralite, pionnier de la décentralisation culturelle à Aubervilliers, m'avait dit : "Léo était gentil. Aragon, aussi, était gentil. C'est la marque des grands !"
Dans les différentes maisons où il a habité, notamment à Castellina-in-Chianti en Toscane, où il a découvert la paternité avec Marie, sa dernière épouse, Léo a beaucoup écrit, composé. Ses cartons regorgent d'oeuvres diverses, des opéras, des enregistrements-maison, de nombreux textes, des réflexions, des recherches...
Il a porté la chanson à de hauts niveaux. Pour lui, les trois composantes que sont voix, texte et musique, devaient avoir leur propre vie tout en se fondant, ouvrant bien des portes aux slameurs, aux rappeurs...
C'est sûr, toute cette création est intimement mêlée à sa voix, à son sens de la formule, à cette belle musique comme une houle qui monte, puis se calme, avec l'orchestre le suivant au quart de mot.
Il y a quelque chose de très méditerranéen en ses chansons-musiques. J'entends une confrérie voisine, Mikis Theodorakis en Grèce, Lluis Llach en Catalogne, Paco Ibanez en Espagne, Fabrizio De Andrè en Italie...
La mer, parlons-en ! Comme vous l'écouterez dans le second CD, il a chanté sa vision de l'homme méditerranéen (il est natif de Monaco) face à l'océan. D'un long texte intitulé Guesclin (du nom de l'île où il habitait avec Madeleine, sa deuxième épouse), puis Les Chants de la fureur, il a notamment tiré cette Mémoire et la mer, reprise par la génération de maintenant.
C'est tout à leur honneur de réussir ce tour de force. Car cette chanson est intimement liée à la vie de Léo. D'ailleurs il était étonné qu'elle ait pu avoir un tel succès... Elle peut pourtant sembler hermétique. Ne cherchez pas à tout comprendre, faites comme si vous étiez devant l'océan. Les images vont et viennent comme les vagues. Les mots voyagent sur l'écume, et vous laissent, pantelants, sur la grève, quand la marée se retire.
Chanter Ferré n'est pas chose simple. Le respecter tout en apportant sa touche personnelle, c'est ce qu'ont réussi ces chanteuses, ces chanteurs, reprenant le flambeau de celui "qui voulait faire descendre la poésie et la musique dans la rue, loin des palais de la culture !"
Léo a montré qu'il fallait respecter le public, sans courber la tête. Il a été plus qu'un « chanteur engagé ». Il s'est engagé en tant que créateur, avec son langage propre, teinté de surréalisme.
À chacun d'imaginer en écoutant ces chansons (ces pièces musicales ?) joyaux qui seront toujours en nous demain. Et dans dix mille ans !
Jean Lapierre.