22 août 2025

Interview : Adelaïde de Clermont-Tonnerre présente son roman Je voulais vivre

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Marina - Cultura Bègles

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Adélaïde de Clermont-Tonnerre commence sa carrière dans les secteurs de la banque et de la finance puis se réoriente vers le journalisme. Elle publie son premier roman Fourrure en 2010. Dans cette interview, elle nous parle de son dernier roman Je voulais vivre, qui a reçu le prestigieux prix Renaudot 2025. 


Bonjour Adélaïde de Clermont-Tonnerre, pouvez-vous nous résumer l'intrigue de votre nouveau roman "Je voulais vivre » ?

Cette histoire débute par une soirée de mars glaciale. Nous sommes au début du 17e siècle. Un vieux prêtre est en train de dîner dans son presbytère quand il entend un bruit, un bruit insistant, il pense à un animal au départ et finalement, il trouve à sa porte une petite fille. Elle est âgée de peut-être 6 ou 7 ans. Elle a des yeux admirables et une présence très particulière, presque dérangeante.

Les vêtements de cette enfant sont déchirés. Elle a les pieds dans ses souliers à boucles d'argent et en dépit de la gentillesse du Père Lamandre qui est un prêtre d'une extrême bonté, elle refuse obstinément de répondre à ses questions. Il ne saura que son prénom : Anne. 

20 ans après, la petite Anne est devenue Lady Clarick, elle est richissime, elle est aimée, respectée, on l'écoute aussi bien à la Cour d'Angleterre qu'à la Cour de France où elle a la confiance du personnage le plus important de cette époque à savoir le premier ministre du roi : le Cardinal de Richelieu.

C'est une femme brillante et pourtant, dans l'ombre, quatre hommes connaissent sa vraie nature et ont décidé de la châtier pour ses crimes. Intrigante, empoisonneuse, sorcière, cette femme fatale au visage angélique a traversé les siècles et la littérature, vous la connaissez probablement tous : elle s'appelle Milady de Winter et elle est l’ennemie jurée des trois mousquetaires d’Alexandre Dumas. De cette héroïne légendaire, nous n’avons que la version d’Athos, d’Artagnan, Porthos et Aramis. J’ai voulu lui donner une voix, une histoire, pour pouvoir la comprendre. Au lecteur de décider s’il lui pardonnera ses crimes… 

Je voulais vivre

Je voulais vivre

Adélaïde De Clermont-Tonnerre - 24.0€

Par une nuit glaciale, le père Lamandre recueille une fillette de six ans venue frapper avec insistance à sa porte. L’enfant aux yeux admirables tremble de froid et de faim. Elle a les pieds en sang dans ses souliers à boucles d’argent, mais refuse de répondre aux questions qui lui sont posées. Le vieux prêtre ne saura que son prénom  : Anne. Vingt ans plus tard, Anne est devenue Lady Clarick. Richissime, courtisée, elle a l’oreille des grands et le cardinal de Richelieu ne jure que par elle. Pourtant, dans l’ombre, quatre hommes connaissent son vrai visage et sont prêts à tout pour la punir de ses forfaits. Manipulatrice sans foi ni loi, intrigante, traîtresse, empoisonneuse, cette criminelle au visage angélique a traversé les siècles et la littérature  : elle se nomme Milady.
Voici venu le temps d’écarter la légende pour rencontrer la femme. Même un personnage de fiction peut réclamer justice. Ce roman inoubliable, écrit d’une voix puissamment contemporaine, rend vie à Milady et nous offre son histoire dont Dumas a semé les indices dans Les Trois Mousquetaires.
Magnifique portrait d’une femme libre menant, pour sa survie, un jeu dangereux. Dans une époque où trop d’hommes voudraient la contraindre et la posséder, elle se bat – jusqu’à la transgression ultime – pour son pays, pour son idéal et pour sa liberté. 
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Vous dites en exergue de votre roman que Milady s'est imposée à vous, que c'est elle qui vous a choisie. Quel cheminement avez-vous parcouru pour vous approprier ce personnage emblématique ?

Le cheminement a été très long ! L'été de mes 12 ans, mes parents m’ont emmenée au Mexique et je n'avais pas pensé à prendre de livres avec moi. Le seul que nous avons trouvé sur place, c'était un gros volume, tellement lourd, qu’il faisait mal au bras, mais j’ai bien vite oublié son poids tant il m’a passionnée : Les trois mousquetaires, Vingt ans après, Le Vicomte de Bragelonne d'Alexandre Dumas. Pendant deux mois, j'ai lu cette trilogie et dès que je l'avais terminée je la recommençais. Pendant cet été-là, j’étais profondément amoureuse d'Athos que je trouvais noble, courageux, j’étais sous le charme de d’Artagnan et de ses complices. Je rêvais d’être Constance, la gentille de l’histoire, si douce, féminine et aimante et bien sûr, je haïssais Milady de Winter, cette femme manipulatrice et cruelle. La femme qu’il ne fallait surtout pas que je devienne.

Il m'a fallu des décennies, pour que le voile se déchire d’un coup. J’écoutais avec mes fils une version pour enfant des Trois mousquetaires, et je me suis rendu compte que l'histoire de Milady était bien plus ambiguë que je ne l’avais imaginé. Le doute s’est insinué en moi : Milady a-t-elle été justement traitée ? Peut-on dire d’une jeune-fille de quinze ans à peine qu’elle a détourné un prêtre du droit chemin alors qu’il est son aîné d’au moins dix ans ? Est-il normal, qu’un bourreau décide, sans aucun jugement préalable, de la marquer d’une fleur de lys par vengeance personnelle ? Est-il normal que dix hommes la capturent et fassent son procès en dehors de toute justice ? Est-il normal que ces hommes deviennent ses juges quand au moins deux d’entre eux l’ont aimée et ont eu une relation avec elle ? Est-il normal qu’elle n’ait pas d’avocat ? Qu’à aucun moment elle ne puisse se défendre ? Que l’on n’entende jamais sa voix, sa version de l’histoire ? Alors ces faits, soudain m’ont choquée. Je me suis dit que même un personnage de fiction avait le droit de réclamer justice, et j’ai décidé de raconter la véritable histoire de Milady.

 

Dans l'œuvre de Dumas, Milady est un personnage complexe et controversé, écrit par un homme et vu par le regard des hommes avec tout le poids de ce que représente une femme au 17ème siècle et sa place dans la société. Pourquoi prendre le contrepied quasi total du personnage initial, tel que décrit par Dumas ?

Si vous vous replongez dans le roman de Dumas, vous verrez qu’en fait je n’ai pas pris le contrepied. Je me suis plutôt glissée dans les blancs de son texte. Je m’appuie sur l’ébauche qu’il fait de ce personnage pour le développer, lui offrir un passé, une personnalité très forte, une âme… J’ai imaginé une petite fille traquée qui garde secrète la mort terrible de sa mère et de sa nourrice.  Puis une jeune fille assoiffée de connaissances et de lectures qui apprend à monter à cheval et à se battre à l’épée contre l’avis des religieuses qui l’éduquent parce qu’au fond d’elle-même brûle le désir obsédant de venger les siens. Milady est ensuite une adolescente aux prises avec un séducteur sans scrupules, puis une amante passionnée, trahie, aimée à nouveau. C’est une femme violentée qui cherche désespérément à rester libre et une mère prête à tout pour défendre et protéger son fils. Je ne l’innocente pas de ses crimes, je cherche à la comprendre... J’aime passionnément Dumas et ce livre est une déclaration d’amour à cet auteur qui m’a tant fait vibrer. Dumas a été le précurseur de la série, le premier à faire travailler d’autres plumes dans ce qui serait aujourd’hui des « ateliers d’écriture ». J’ai imaginé que je rejoignais son équipe pour continuer ce qu’il avait commencé.

 

Il y a tout de même un regard masculin, celui de D'Artagnan, qui s'exprime à travers ses confessions au soir de sa vie. Pourquoi avoir fait le choix de l'inclure dans la narration ?

Il y a de nombreux regards masculins en fait : Le père Lamandre, Athos, Rochefort, James de Winter, Richelieu, des témoins… mais celui de d’Artagnan est particulièrement important parce qu’il est le fil rouge de tout le texte et qu’il se confie à son jeune lieutenant, Philippe de Saint-Chamas. Dans Les Trois Mousquetaires, d’Artagnan est très jeune. Il est à l’âge des certitudes quand il a, dans Je voulais vivre, atteint celui des  doutes. J’ai voulu montrer un homme qui sait se remettre en question, qui essaie à toutes forces de comprendre et de regarder les choses en face. Il fait preuve d’un vrai courage.

 

Si vous deviez vous incarner dans un personnage de roman de Dumas, lequel aurait votre préférence ? En dehors de Milady bien sûr !

D’Artagnan sans hésiter. Pour sa jeunesse, sa flamme, sa fougue. Je garde pour lui une vraie tendresse.

 

Quelles sont vos lectures du moment ?

Je viens de terminer les romans de mes amis chez Grasset. Je commence par le merveilleux Livre de Kells de Sorj Chalandon qui m’a prise au cœur. On le suit tout jeune homme jeté à la rue pour fuir les coups de l’Autre, son père violent. C’est un incroyable roman d’initiation et de rédemption qui m’a profondément émue. Éblouissants Feux sacrés de Cécile Guibert également. Elle raconte sa famille, son cheminement intérieur, explore la spiritualité, l’Inde, le rapport à la mort. Sous sa plume — sublime— tout devient lumineux, juste, profond. On en ressort magnétisé, comme si elle nous avait ouvert le cœur et l’âme à un autre monde. Enfin j’ai passionnément aimé Un pont sur la Seine de Pauline Dreyfus. C’est une fresque envoûtante qui traverse le siècle. D’un côté du fleuve, un petit village de Champagne, agricole, où l’on cultive le raisin de table. De l’autre une ville entièrement dépendante d’une usine flambant neuve. Deux frères vivent chacun sur une rive. La guerre de 14, les jalousies familiales et sociales, les amours irrégulières, Pauline signe une fresque palpitante à l’écriture d’une élégance incomparable. A présent je commence Aimer, de Sarah Chiche  dont les livres m’impressionnent à chaque fois.

 

Si vous deviez recommander un seul livre à nos lecteurs, lequel choisiriez-vous ?

Impossible ! C’est Le choix de Sophie ce que vous me demandez !

Que représente la rentrée littéraire pour vous ?

Quand on a travaillé presque cinq ans sur un texte comme je l’ai fait, c’est un moment de vertige et de joie. Le livre prend son indépendance, commence à vivre par lui-même. Je reste toute étonnée qu’il existe enfin, et très impatiente de retrouver les libraires et les lecteurs pour un beau programme de salons et de signatures.

 

Que vous évoque une libraire ?

Une librairie c’est pour moi un endroit de tentation et de gourmandise. Un refuge aussi. Et je dois tant aux libraires ! Dès mon premier roman, Fourrure, ce sont eux qui m’ont soutenue, qui m’ont donné confiance et qui m’ont permis de toucher les lecteurs et les lectrices. J’ai gardé avec certains d’entre eux une très jolie relation, de livre en livre. Je pense notamment à Nathalie Couderc, la « libraire chevalier » qui a défendu mon premier roman avec une incroyable générosité et qui désormais fait des rencontres sur les réseaux sociaux pour partager ses coups de cœur …