Vous dites en exergue de votre roman que Milady s'est imposée à vous, que c'est elle qui vous a choisie. Quel cheminement avez-vous parcouru pour vous approprier ce personnage emblématique ?
Le cheminement a été très long ! L'été de mes 12 ans, mes parents m’ont emmenée au Mexique et je n'avais pas pensé à prendre de livres avec moi. Le seul que nous avons trouvé sur place, c'était un gros volume, tellement lourd, qu’il faisait mal au bras, mais j’ai bien vite oublié son poids tant il m’a passionnée : Les trois mousquetaires, Vingt ans après, Le Vicomte de Bragelonne d'Alexandre Dumas. Pendant deux mois, j'ai lu cette trilogie et dès que je l'avais terminée je la recommençais. Pendant cet été-là, j’étais profondément amoureuse d'Athos que je trouvais noble, courageux, j’étais sous le charme de d’Artagnan et de ses complices. Je rêvais d’être Constance, la gentille de l’histoire, si douce, féminine et aimante et bien sûr, je haïssais Milady de Winter, cette femme manipulatrice et cruelle. La femme qu’il ne fallait surtout pas que je devienne.
Il m'a fallu des décennies, pour que le voile se déchire d’un coup. J’écoutais avec mes fils une version pour enfant des Trois mousquetaires, et je me suis rendu compte que l'histoire de Milady était bien plus ambiguë que je ne l’avais imaginé. Le doute s’est insinué en moi : Milady a-t-elle été justement traitée ? Peut-on dire d’une jeune-fille de quinze ans à peine qu’elle a détourné un prêtre du droit chemin alors qu’il est son aîné d’au moins dix ans ? Est-il normal, qu’un bourreau décide, sans aucun jugement préalable, de la marquer d’une fleur de lys par vengeance personnelle ? Est-il normal que dix hommes la capturent et fassent son procès en dehors de toute justice ? Est-il normal que ces hommes deviennent ses juges quand au moins deux d’entre eux l’ont aimée et ont eu une relation avec elle ? Est-il normal qu’elle n’ait pas d’avocat ? Qu’à aucun moment elle ne puisse se défendre ? Que l’on n’entende jamais sa voix, sa version de l’histoire ? Alors ces faits, soudain m’ont choquée. Je me suis dit que même un personnage de fiction avait le droit de réclamer justice, et j’ai décidé de raconter la véritable histoire de Milady.
Dans l'œuvre de Dumas, Milady est un personnage complexe et controversé, écrit par un homme et vu par le regard des hommes avec tout le poids de ce que représente une femme au 17ème siècle et sa place dans la société. Pourquoi prendre le contrepied quasi total du personnage initial, tel que décrit par Dumas ?
Si vous vous replongez dans le roman de Dumas, vous verrez qu’en fait je n’ai pas pris le contrepied. Je me suis plutôt glissée dans les blancs de son texte. Je m’appuie sur l’ébauche qu’il fait de ce personnage pour le développer, lui offrir un passé, une personnalité très forte, une âme… J’ai imaginé une petite fille traquée qui garde secrète la mort terrible de sa mère et de sa nourrice. Puis une jeune fille assoiffée de connaissances et de lectures qui apprend à monter à cheval et à se battre à l’épée contre l’avis des religieuses qui l’éduquent parce qu’au fond d’elle-même brûle le désir obsédant de venger les siens. Milady est ensuite une adolescente aux prises avec un séducteur sans scrupules, puis une amante passionnée, trahie, aimée à nouveau. C’est une femme violentée qui cherche désespérément à rester libre et une mère prête à tout pour défendre et protéger son fils. Je ne l’innocente pas de ses crimes, je cherche à la comprendre... J’aime passionnément Dumas et ce livre est une déclaration d’amour à cet auteur qui m’a tant fait vibrer. Dumas a été le précurseur de la série, le premier à faire travailler d’autres plumes dans ce qui serait aujourd’hui des « ateliers d’écriture ». J’ai imaginé que je rejoignais son équipe pour continuer ce qu’il avait commencé.
Il y a tout de même un regard masculin, celui de D'Artagnan, qui s'exprime à travers ses confessions au soir de sa vie. Pourquoi avoir fait le choix de l'inclure dans la narration ?
Il y a de nombreux regards masculins en fait : Le père Lamandre, Athos, Rochefort, James de Winter, Richelieu, des témoins… mais celui de d’Artagnan est particulièrement important parce qu’il est le fil rouge de tout le texte et qu’il se confie à son jeune lieutenant, Philippe de Saint-Chamas. Dans Les Trois Mousquetaires, d’Artagnan est très jeune. Il est à l’âge des certitudes quand il a, dans Je voulais vivre, atteint celui des doutes. J’ai voulu montrer un homme qui sait se remettre en question, qui essaie à toutes forces de comprendre et de regarder les choses en face. Il fait preuve d’un vrai courage.
Si vous deviez vous incarner dans un personnage de roman de Dumas, lequel aurait votre préférence ? En dehors de Milady bien sûr !
D’Artagnan sans hésiter. Pour sa jeunesse, sa flamme, sa fougue. Je garde pour lui une vraie tendresse.
Quelles sont vos lectures du moment ?
Je viens de terminer les romans de mes amis chez Grasset. Je commence par le merveilleux Livre de Kells de Sorj Chalandon qui m’a prise au cœur. On le suit tout jeune homme jeté à la rue pour fuir les coups de l’Autre, son père violent. C’est un incroyable roman d’initiation et de rédemption qui m’a profondément émue. Éblouissants Feux sacrés de Cécile Guibert également. Elle raconte sa famille, son cheminement intérieur, explore la spiritualité, l’Inde, le rapport à la mort. Sous sa plume — sublime— tout devient lumineux, juste, profond. On en ressort magnétisé, comme si elle nous avait ouvert le cœur et l’âme à un autre monde. Enfin j’ai passionnément aimé Un pont sur la Seine de Pauline Dreyfus. C’est une fresque envoûtante qui traverse le siècle. D’un côté du fleuve, un petit village de Champagne, agricole, où l’on cultive le raisin de table. De l’autre une ville entièrement dépendante d’une usine flambant neuve. Deux frères vivent chacun sur une rive. La guerre de 14, les jalousies familiales et sociales, les amours irrégulières, Pauline signe une fresque palpitante à l’écriture d’une élégance incomparable. A présent je commence Aimer, de Sarah Chiche dont les livres m’impressionnent à chaque fois.
Si vous deviez recommander un seul livre à nos lecteurs, lequel choisiriez-vous ?
Impossible ! C’est Le choix de Sophie ce que vous me demandez !