30 juillet 2025

Interview : Alfred de Montesquiou présente son roman Le Crépuscule des hommes

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Marina - Libraire au Cultura Bègles


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Alfred de Montesquiou est un grand reporter, réalisateur et écrivain français né en 1978. Il a reçu le prix Albert-Londres en 2012. Il est l’auteur, entre autres, de L’Étoile des frontières, Sur la route des extrêmes ainsi que d’une bande dessinée Moi, Jules César.

Pour la rentrée littéraire de 2025, il publie aux éditions Robert Laffont Le Crépuscule des hommes, un récit sur le procès de Nuremberg.


Bonjour Alfred de Montesquiou, pouvez-vous nous présenter en quelques mots votre nouveau roman Le Crépuscule des hommes ?

C’est le récit du procès de Nuremberg – qui juge les chefs nazis – vu par le prisme des écrivains et journalistes venus couvrir l’événement en 1945 et 1946. À la « grande Histoire », celle du procès, se mêle le quotidien des reporters dans l’Allemagne en ruine de l’après-guerre.

Le crépuscule des hommes

Le crépuscule des hommes

Alfred De Montesquiou - 22.0€

RENTRÉE LITTÉRAIRE
Sélection Rentrée Littéraire Cultura
Nuremberg, 1945 : un procès fait l'Histoire, eux la vivent. Un roman vrai, qui saisit les sursauts de l'Histoire en marche.
Chacun connaît les images du procès de Nuremberg, où Göring et vingt autres nazis sont jugés à partir de novembre 1945. Mais que se passe-t-il hors de la salle d'audience ?
Ils sont là : Joseph Kessel, Elsa Triolet, Martha Gellhorn ou encore John Dos Passos, venus assister à ces dix mois où doit oeuvrer la justice. Des dortoirs de l'étrange château Faber-Castell, qui loge la presse internationale, aux box des accusés, tous partagent la frénésie des reportages, les frictions entre alliés occidentaux et soviétiques, l'effroi que suscite le récit inédit des déportés.
Avec autant de précision historique que de tension romanesque, Alfred de Montesquiou ressuscite des hommes et des femmes de l'ombre, témoins du procès le plus retentissant du XXe siècle.
Un roman vrai, qui saisit les sursauts de l'Histoire en marche.
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Grand reporter, grand voyageur, vous êtes plutôt un spécialiste des conflits actuels qui jalonnent le monde. Pourquoi vous êtes-vous intéressé spécifiquement au procès de Nuremberg ?

J’ai commencé mon métier de reporter en couvrant le génocide du Darfour, au Soudan en 2005, et suis donc, depuis le début, très sensible à cette question. J’ai également couvert le travail de la CPI à La Haye, pour juger certains criminels de guerre du Soudan. Par ailleurs, au cours de mes reportages pendant différents conflits en Afrique, en Irak, au Liban ou en Afghanistan, je me suis souvent interrogé sur le rôle du reporter, du témoin, face à des atrocités en train d’être commises. J’ai écrit le roman L’Étoile des frontières pour raconter la place des reporters en Syrie, aux côtés de la rébellion, lors de la guerre civile contre Bachar el-Assad.
À Nuremberg, en 1945, je trouvais très intéressant de voir comment mes « grands précurseurs » racontaient et vivaient le procès, après avoir couvert le débarquement de juin 44, telle Martha Gellhorn, ou la guerre civile espagnole, tels Joseph Kessel et John Dos Passos…

 

Était-ce un défi de ne pas céder à la chronique historico-judiciaire et de garder cette focale journalistique ?

Oui, c’est un défi permanent. Car les rouages juridiques (mais aussi les enjeux moraux et philosophiques) du procès sont fondamentaux. Et plus on les étudie pour mieux les comprendre, plus on a envie de les transcrire. Or, l’ambition du Crépuscule des hommes, c’est de raconter le vécu des témoins, leurs sensations, leurs émotions, dans le brouillard de l’action.

 

Vous distillez avec brio les anecdotes triviales et les moments intenses du procès ; vous retranscrivez à merveille ces journées où tout s’affole et celles où l’ennui s’étire… Comment avez-vous choisi ce qui devait être raconté et ce sur quoi vous pouviez passer ?

Merci. C’était l’enjeu central de l’écriture du livre : que raconter, et que mettre de côté ? Pour moi, la règle a toujours été de suivre la trajectoire émotionnelle (véridique !) de mes personnages principaux, qui sont – soulignons-le – des personnes réelles.
Je me suis imposé plusieurs règles pour m’aider à choisir ce qu’il fallait mettre en avant :
1- Qu’est-ce qui semblait important pour eux, à l’époque ?
2- Comment la vérité s’est-elle révélée à eux à un instant donné ? Comment l’ont-ils ressentie ?

Bien sûr, cette méthode force à laisser de côté de nombreux faits. Mais le travail journalistique, que j’ai pratiqué pendant près de vingt ans, fonctionne de la même manière. J’estime qu’on peut consigner dans son carnet environ 10 % de ce qu’on voit et entend pendant un reportage. Et quand on écrit l’article, on exploite à peine 10 % de son carnet. Donc, au final, un reportage bien écrit, c’est 1 % de tout ce qu’on sait et de tout ce qu’on pourrait raconter. C’est la toute petite partie de l’iceberg qui émerge…

Mon roman sur Nuremberg suit le même processus. Mais je dois dire que l’écriture m’est venue assez naturellement, puisque le récit s’inscrivait toujours dans la même logique : le regard subjectif des héros, l’alternance des points de vue (un par chapitre, très brefs).
C’est un roman sans narrateur omniscient, qui s’écrit comme une succession de regards. De ce point de vue, il ressemble au travail réel des reporters, à Nuremberg comme de nos jours.

 

Qu’est-ce qui vous a attiré chez Ray D’Addario, jeune photographe américain qui a couvert le procès de Nuremberg ? Pourquoi l’avoir choisi comme protagoniste principal ?

J’ai tout de suite accroché avec Ray. D’abord parce que ses photos sont remarquables : il est LE grand photographe incontournable du procès de Nuremberg. Et deuxièmement parce qu’en pratique, c’est un très jeune homme qui ne connaît pas grand-chose du monde, ni du nazisme, ni même de la guerre. Il est d’une grande naïveté, très ingénu même. Il est un témoin capital, mais sans analyser la situation, qu’il prend au jour le jour. C’est un héros stendhalien, Fabrice del Dongo à la bataille de Waterloo.
Et puis, j’ai fini par découvrir son histoire d’amour très particulière avec Margarete. Plus âgée, plus cultivée, bien plus sophistiquée, et avec des parts d’ombre.

Leur duo me semblait incroyablement romanesque.

 

Quelle quantité d’ouvrages, combien d’heures de visualisation d’entretiens et de reportages vous ont été nécessaires à l’accomplissement de ce roman ?

C’est un très gros travail. J’ai dû lire – et ficher – une trentaine d’ouvrages d’historiens sur le procès, et une trentaine de livres de témoignages, de journaux intimes ou de correspondances laissés par les participants du procès, qu’ils soient journalistes, juges, procureurs, psys des prisonniers, ou même certains accusés. J’ai bien sûr également visionné attentivement la quinzaine de films documentaires produits sur le procès.
Cette enquête a irrigué mon propre travail pour préparer le documentaire sur le procès de Nuremberg que je viens de réaliser pour ARTE (diffusion en novembre 2025, pour les 80 ans du procès). J’ai également interviewé, pour mon documentaire, certains des historiens et juristes internationaux les plus réputés. Qui, à leur tour, ont nourri ma réflexion pendant l’écriture du livre.

 

Pensez-vous qu’à l’ère du numérique et de l’information en direct, quasi instantanée, un procès d’une envergure mondiale avec de tels enjeux pourrait encore avoir lieu ?

Oui, le procès est une forme particulière. On parle de « théâtre judiciaire », c’est une forme de catharsis. J’ai l’impression que le véritable objectif d’un grand procès n’est pas vraiment d’établir la vérité – en général, c’est assez clair avant d’entrer dans le prétoire – mais de juger publiquement et de condamner, c’est-à-dire de déclarer ce qu’une société, un État, ou même l’Humanité tout entière, juge inacceptable. Un procès condamne ce qui n’est pas permis, pour définir – en creux – qui nous sommes et quelles sont nos valeurs.
Ce grand procès cathartique peut toujours avoir lieu. Notre actualité est rythmée par ce type de cérémonies, souvent à contretemps de l’actualité, vu la lenteur du processus judiciaire. Regardons le procès des attentats du 13 Novembre, ou le procès Pélicot : ils sont tellement importants qu’ils s’imposent à la société.

 

La rentrée littéraire a-t-elle une importance particulière à vos yeux ? Avez-vous quelques lectures à nous conseiller ?

J’avoue que la rentrée littéraire n’a pas beaucoup d’impact pour moi en tant que lecteur. Je lis toute l’année. La plupart du temps, ce sont des livres liés au travail en cours, ou des livres publiés par des amis. Mais, de plus en plus souvent, je découvre aussi les auteurs que je croise dans différents salons littéraires ou signatures, et dont j’achète le livre. C’est le plaisir de la découverte.
Pour ceux qui n’ont pas envie de rentrer, lors de cette rentrée, je conseillerais par exemple la magnifique adaptation de Bernard Moitessier en roman graphique : La Longue Route (éd. Gallimard). C’est d’une grande poésie.

La Longue Route

La Longue Route

Stéphane Melchior, Bernard Moitessier - 29.0€

L'aventure mythique d'un marin en quête de liberté absolue.
Le 22 août 1968, Bernard Moitessier et son bateau Joshua s'élancent dans la première course à la voile en solitaire et sans escale autour du monde. Au fil des mois, la solitude, les calmes et les tempêtes malmènent ou exaltent le corps et le moral du navigateur. Entre ciels et mers, l'exploit sportif se transforme peu à peu en un voyage intérieur. Se pose alors cette question folle : a-t-il envie de retrouver la société des Hommes ?
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Merci Alfred de Montesquiou pour avoir pris le temps de répondre à nos questions.

Propos recueillis par Marina, libraire à Bègles