Le livre évoque la place de la femme au XIXème siècle et cet enfermement subi par votre héroïne. Est-ce un point de départ pour mesurer le combat mené depuis cette époque jusqu'à aujourd'hui ?
Sa vie a en effet été hantée par l’empêchement, les interdits, le poids des conventions sociales : démission forcée du Conservatoire national, dont elle était élève en même temps que Debussy et Satie, renoncement à son amour de jeunesse, mariage arrangé avec un riche industriel, conditionnement à la vie de mère et de femme d’intérieur... La composition était considérée comme un métier et un talent d’homme : tout la poussait à obéir, à renoncer. Et ce qui m’a semblé très émouvant dans son histoire, c’est la façon dont, malgré tout, elle a résisté, persisté, à la fois artistiquement et amoureusement. Un entêtement invraisemblable, bouleversant. Bien sûr, beaucoup de ces empêchements sont très marqués par l’époque, et la condition féminine au 19e siècle. Pour autant, j’ai été saisie par la modernité d’un certain nombre de questions : la conciliation difficile de la création artistique et de la maternité, la place des femmes au sein du foyer, l’éducation à la douceur et à l’obéissance, ou encore la difficulté, pour une femme, à être pleinement reconnue en tant qu’artiste.
Le monde de la culture à cette époque est profondément marqué par la domination masculine, est ce que vous trouvez que cela a changé ?
Malgré les avancées, il est évident que nous n’avons pas encore accédé à une égalité. Au cinéma, la part de films français réalisés par des femmes était de 25% seulement en 2023 ! Et les films réalisés par des femmes sont moins bien financés. Le déséquilibre est resté encore plus écrasant en musique. En 2023, on comptait seulement 18% de femmes parmi les sociétaires de la SACEM. Dans le cas particulier de la musique de films, la proportion de femmes compositrices est absolument dérisoire - autour de 7% ces dernières années. Le premier - et unique - César qui a été attribué à une femme compositrice date de 2023, il récompensait Irène Drésel. Bien sûr, cette injustice criante est aussi au cœur de mon désir d’écrire Mel Bonis, de raconter sa lutte acharnée, faussement docile. De contribuer à ouvrir un espace de courage, et de combat.
Peut-on parler d’un roman féministe, à travers la réhabilitation d’une figure effacée de l’histoire ?
Oui, absolument. Mel Bonis, comme tant d’autres femmes artistes, a été oubliée, passée sous silence, alors que son œuvre n’est en rien inférieure à celle de ses contemporains masculins. La remettre en lumière, c’est chercher à réparer l’injustice.
En quoi la vie de Mel Bonis vous a-t-elle personnellement touchée ?
La découverte de Mel Bonis a ouvert en moi un espace de résonance vertigineux - en tant que musicienne, mère, amoureuse, femme. Tout en elle me touchait, me parlait, venait me cueillir au plus intime ; certains échos entre sa vie et le mienne étaient véritablement saisissants. Il fallait, de ce fait, que le roman soit une rencontre, plutôt qu’un portrait. Le choix de la deuxième personne matérialise cette identification : je m’adresse à elle, et le « Tu » est un miroir, un « Je » inversé, qui me rend présente sans pour autant me mettre en scène, et qui fait de ce livre mon texte le plus personnel je crois.
Quel a été votre travail de recherche historique pour recréer cette époque ?
La biographie rédigée par l’arrière-petite-fille de Mel Bonis, Christine Géliot, Mel Bonis, femme et « compositeur » (1858 - 1937), a été une référence majeure, notamment pour ce qui est de la vie personnelle et familiale de Mel Bonis. Je me suis également beaucoup appuyée sur l’ouvrage de musicologie qui lui a été consacré en 2020 chez Actes Sud, sous la direction d’Étienne Jardin. À partir de ces deux sources, de conseils d’historiens, mais aussi des textes de Mel Bonis elle-même, et des poèmes de l’homme qu’elle a aimé, Amédée-Louis Hettich, je me suis autorisée à inventer « ma » Mel Bonis. Il fallait accepter de se détacher du réel pur, assumer une approche intime, presque musicale, poétique plutôt qu’historique.
Qu’espérez-vous que les lecteurs retiennent de Mel Bonis après avoir lu le livre ?
J’aimerais que l’on retienne son courage, sa résistance à la soumission, son audace feutrée, mais tenace. Et, par-dessus tout, j’aimerais que le roman offre la possibilité de découvrir ou redécouvrir la musique de Mel Bonis, son œuvre foisonnante, très personnelle, sublime.
Quel est votre meilleur souvenir de lecture ?
Il est difficile d’en élire un seul, mais je peux dire que J’ai été profondément marquée, adolescente, par la découverte de Stefan Zweig - en particulier ses nouvelles, à l’élégance déchirante. Je crois que Le Désir dans la cage doit beaucoup à mon amour de Zweig. J’aimerais aussi citer Edith Wharton : son magistral Temps de l’innocence, qui raconte si bien l’aspiration à la liberté dans une société corsetée, a aussi hanté mon écriture.
Avez-vous une attente particulière pour cette rentrée ?
Une attente, pas vraiment : plutôt une grande joie à l’idée de me laisser surprendre. Je suis heureuse des nombreuses rencontres-dédicaces prévues autour du livre ; j’espère partager, échanger, cheminer avec les lecteurs et lectrices. Et, bien sûr, contribuer à faire connaître Mel Bonis.
Propos recueillis par Aurore et David