Après Gabriële et La Carte Postale, Finistère semble s’inscrire dans une trilogie familiale. Ce projet était-il pensé dès le départ ?
Tout à fait. Ce projet était pensé dès le départ ! Mais ce n’est pas qu’une trilogie : tous mes livres à venir s’inscriront dans ce projet littéraire. Je tiens toutefois à dire au lecteur qu’il peut lire les livres dans n’importe quel ordre, ce n’est pas une « suite ».
Mon projet est le suivant : j’essaye de construire une oeuvre qui, à la fin, se déploiera comme un arbre généalogique dont chaque tome serait une branche. De livre en livre, j’interroge les transmissions visibles et invisibles entre parents et enfants. Ce dont on hérite, ce dont on se libère. Ce que l’on reçoit sans le choisir. Ce dont on tente de s’affranchir pour devenir soi. Mon écriture cherche à faire émerger ces héritages silencieux, parfois lourds, parfois salvateurs, qui façonnent nos trajectoires.
La Bretagne, et plus précisément le Finistère, est presque un personnage du roman.
En effet, le territoire du Finistère occupe indéniablement une place centrale dans le récit, et vous avez raison de souligner qu’il y tient presque le rôle d’un personnage. J’ai aimé écrire sur la Bretagne, cette région si belle et sauvage. Si particulière dans le paysage français. J’explore aussi la relation entre la Province et Paris, un thème classique de la littérature. Une relation marquée par une tension constante entre attraction et répulsion. Plus précisément, il s’agit de comprendre comment, de génération en génération, ce lien se transforme : de mon arrière-grand-père, qui considérait Paris comme « l’ennemi », jusqu’à mes enfants, nés et élevés dans la capitale, de vrais petits Parisiens. Cette longue évolution révèle aussi comment la terre natale, celle des origines, se métamorphose peu à peu en un paysage de vacances, tout en conservant un attachement intime et profond.
Quelle place ce territoire occupe-t-il dans votre vie personnelle ?
Pour moi, c’est le pays de mon père. Chaque fois qu’il revenait dans le Finistère, je sentais qu'il rentrait chez lui. Quand je me rends en Bretagne désormais, j'ai l'impression de le retrouver, lui. Dans le livre, je confie que mes souvenirs de Bretagne restent toujours baignés de lumière, j’y vois invariablement un été radieux sous un grand soleil ! Cela témoigne de la douceur et du bonheur de mon enfance. J’ai d’abord éprouvé une certaine hésitation à y retourner après le décès de mon père, mais peu à peu, cette appréhension s’est estompée.
Dans quelle mesure le climat breton a-t-il exercé une influence sur votre écriture ?
J’ai tracé un parallèle entre le caractère de mon père et le paysage breton : un homme granitique, aux yeux d’un bleu profond, semblables au vaste ciel, portant en lui l’âpreté des falaises et la force des rochers escarpés. J’ai toujours vu mon père comme une incarnation du paysage breton lui-même. Sous cette apparente dureté, il y a une âme profondément libre.
Le roman mêle l’histoire familiale avec des événements historiques forts (Occupation, Mai 68, destruction de Brest), pourquoi ce choix d’ancrer la fiction dans l’Histoire ?
Cela me passionne, de comprendre comment les individus, les êtres, s’ancrent dans leur époque, comment ils sont traversés, parfois bouleversés, par « la grande hache de l’Histoire » pour emprunter les mots de Perec. À travers mes romans se dessine ainsi, peu à peu, une fresque française : la vie parisienne et artistique du début du 20ème siècle dans « Gabriële », le monde littéraire des années 50 dans mon livre « Sagan 1954 », la traversée des années trente en Europe de l’Est et l’Occupation subie dans une famille juive avec « La Carte Postale ». Ici, tout commence en 1909, à Saint-Pol-de-Léon, cité du Finistère. Nous pénétrons un monde en pleine mutation, à la charnière du XIXᵉ et du XXᵉ siècle, alors que les paysans bretons s’organisent en syndicats pour affirmer leur résistance face aux négociants parisiens. Puis surgit la Seconde Guerre mondiale. On suit le voyage de mon grand-père, adolescent à l’époque, ce jeune Breton qui débarque à Paris en 1940, en pleine Occupation, pour poursuivre ses études, une arrivée qui, pour lui, ressemble à un véritable voyage sur une autre planète. Le récit nous conduit ensuite à Brest, en mai 68, où mon père s’impose comme l’un des leaders du mouvement lycéen. Quand on évoque mai 68, on pense toujours à Paris, pourtant les révoltes étudiantes ont vibré à travers toute la France. J’ai trouvé passionnant d’en décaler le point de vue, d’en révéler l’écho breton. Et puis on part sur l’histoire du Trotskisme, de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire qui devient la Ligue Communiste. Les combats de cette jeunesse gauchiste…
Je crois profondément que les romans historiques sont une véritable porte d’entrée vers l’Histoire avec un grand H. Un adolescent ou un jeune adulte qui aime un roman historique, qui frissonne avec ses personnages, va acquérir une compréhension intime d’une époque, qu’il approfondira ensuite avec les ouvrages plus académiques. Pour moi, la littérature romanesque ne s’oppose pas aux essais historiques, elle en est au contraire une passerelle extraordinaire.
Comment avez-vous documenté votre récit ?
Je suis une véritable passionnée d’archives : lettres, coupures de presse, documents administratifs… Pour ce livre, j’ai eu la chance inestimable de pouvoir m’appuyer sur les petits cahiers d’écolier dans lesquels mon grand-père avait consigné les souvenirs de sa jeunesse. Ces écrits m’ont permis de plonger avec une précision rare dans la vie de ce jeune Breton, notamment durant les années 30 et 40. J’ai également exploré l’intégralité des archives de la coopérative agricole fondée par mon arrière-grand-père, une source d’informations captivante. Quant à Mai 68, la richesse documentaire est telle que j’ai pu compléter mes recherches par de nombreux entretiens. J’aborde toujours mes sujets avec une rigueur proche de celle des universitaires.
Qu’est-ce qui distingue pour vous le travail de l’écrivain de celui de l’historien ou du sociologue ?
Excellente question, d’autant plus que les problématiques de « genre » en littérature me passionnent. Je dirais que mon travail embrasse tout cela à la fois. J’ai une démarche d’historienne dans mes recherches, avec un goût prononcé pour la sociologie - mais à la fin de la période de construction du livre, j’oublie tout ce que j’ai appris, pour me laisser guider par la veine romanesque. C’est ce que j’appelle le « roman vrai » : un récit où les faits sont rigoureusement exacts, où chaque événement s’est réellement produit, mais où je les transpose dans une narration au style romanesque, insufflant vie et chair aux personnages. Cette forme narrative, je l’ai commencée à explorer avec mon livre « Sagan 1954 » consacré à Françoise Sagan, et je ne cesse depuis de la creuser et de la faire évoluer. Je m’intéresse aux figures réelles, car les êtres humains sont souvent profondément énigmatiques, et j’aime m’efforcer de percer leurs mystères. Leurs trajectoires recèlent une puissance romanesque inattendue.
J’adore ce moment d’écriture où je me dis : « Dans un roman, on n’y croirait pas. »
Vos livres tissent des liens entre l’intime et le politique. Est-ce, pour vous un engagement ?
Je place ma conscience dans l’écriture, même si je ressens parfois une certaine honte face à l’engagement profond de mes ancêtres, qui ont lutté avec tant de courage dans les combats politiques et sociaux. Contrairement à eux, je n’ai pas pris part directement à ces luttes. Mon rôle, si modeste soit-il, consiste surtout à témoigner de leurs vies, de leurs combats, de leur humanité. Par le biais de mes mots, j’essaie simplement de faire revivre ces destins admirables, dans l’espoir que ce témoignage puisse, peut-être, inspirer d’autres à trouver le courage de s’engager à leur tour. Ainsi, plus qu’un engagement personnel, mon écriture se veut une humble passerelle entre le passé et le présent, entre les luttes d’hier et celles de demain.
Vous parlez de « transmissions invisibles », qu’entendez-vous par là ?
Les « transmissions invisibles » représentent ce que nos ancêtres nous lèguent sans que nous en ayons pleinement conscience. Parfois, nous héritons de leurs rêves, de leurs goûts ou de leurs passions, sans même en soupçonner l’existence. C’est un phénomène fascinant, particulièrement révélateur lorsqu’on s’aventure dans l’étude des constellations familiales. Pour ma part, tout a véritablement commencé avec une thérapie centrée sur l’arbre généalogique, qui a éveillé en moi cette passion pour ces thématiques et, progressivement, s’est muée en un véritable travail d’écriture. En plongeant dans sa propre histoire, on découvre qu’on porte en soi une part de ceux qui nous ont précédés. Il ne s’agit pas de simples coïncidences, mais de liens profonds et invisibles. Aujourd’hui, la science sait que la mémoire de nos émotions se transmet au moins sur trois générations. Même sans avoir connu nos ancêtres, mille chemins existent pour renouer avec eux. C’est ce qu’on appelle « la mémoire cellulaire », l’idée que nos cellules garderaient en elles des traces des expériences, émotions ou traumatismes vécus par les corps, sur trois générations. Cette notion est souvent évoquée dans les domaines de la médecine alternative, de la psychologie ou des thérapies holistiques. On pense que certains blocages émotionnels ou douleurs physiques peuvent trouver leur origine dans cette mémoire inscrite en nous.
Pensez-vous que l’on puisse s’affranchir de son passé familial ou faut-il apprendre à composer, vivre avec lui ?
Tout cela à la fois ! C’est en apprenant à le connaître dans toute sa complexité, que l’on peut commencer à s’en détacher ou, au contraire, à l’apprivoiser. Car il est parfois un fardeau, mais aussi parfois une source, un force, un héritage poétique. Apprendre à composer avec lui, c’est reconnaître ses failles, ses joies, ses contradictions. Et trouver en cela une forme de liberté.
Avec Finistère, avez-vous refermé le livre familial ?
Non, je ne fais que le poursuivre. J’ai déjà en tête les prochains !
Quel est votre meilleur souvenir de lecture ?
J’ai compris que la lecture était la chose la plus extraordinaire au monde vers huit ou neuf ans. En découvrant une version pour enfant d’un roman américain intitulé « Fantasia chez les ploucs de Charles Williams ». Ce fut une révélation, une épiphanie, un enchantement… Parce que je riais aux éclats en le lisant.
Que représente la rentrée littéraire pour vous ?
La rentrée littéraire représente un moment d’une importance capitale. Vous savez, j’ai eu la chance de parcourir le monde pour promouvoir « La Carte Postale », et lors de ces voyages, j’ai mesuré l’exception culturelle française. Nulle part ailleurs, on trouve une telle attention portée aux livres, à la vie littéraire, à ces prix que les Français vénèrent comme des institutions. Nos librairies, notre prix unique du livre, nos entreprises culturelles comme la vôtre, nos émissions dédiées à la littérature contemporaine comme La Grande Librairie : vous ne pouvez pas imaginer comme les étrangers nous les envient. C’est un véritable trésor qu’il nous appartient de chérir pleinement. Bien sûr, cette période peut être éprouvante pour nous, auteurs, soumis au regard et à la compétition. Mais quelle chance nous avons d’exister, et d’être célébrés.