Pourquoi avoir choisi de raconter cette histoire à travers une quête familiale ? Est-elle inspirée de faits réels ou personnels ?
On écrit avec ses obsessions. Les miennes, comme beaucoup d’auteurs je crois, tournent autour des histoires familiales. Et plus précisément autour des secrets. Ces zones grises dont on parle à demi-mot, ou pas du tout. Dans ma famille, il y avait ce nom, un peu interdit, un peu légendaire. Celui d’un oncle maternel disparu. Un homme dont je ne savais presque rien, sinon qu’il avait été pilote, qu’il avait vécu en URSS, qu’il était parti un jour… et n’était jamais revenu.
C’est par là que tout a commencé. Par le réel. Par un fantôme. Et j’ai compris avec le temps que ce genre de silence, s’il n’est pas traversé, finit par nous habiter. On n’écrit pas pour savoir ce qui s’est passé. On écrit pour vivre avec ce qu’on ne saura jamais.
Le personnage d’Adel évoque des figures mythiques comme Saint-Exupéry. Que représente-t-il pour vous ?
Ce n’est pas un roman sur un disparu, mais sur les traces qu’il laisse, sur les promesses avortées, sur les amours empêchées. Ce personnage représente l’aventurier, l’explorateur, le héros dont j’ai toujours rêvé, celui de grandes épopées de l’histoire. Mais il est aussi un homme, avec ses failles, ses mystères, ses secrets, et son absence.
Comment avez-vous travaillé la reconstitution des époques traversées - Paris, Bagdad, l’URSS des années 60-70 ?
Je dirais à la fois de la documentation journalistique, historique, mais aussi par l’imaginaire et le fantasme. En toile de fond, il y a l’Irak oui, mais aussi l’URSS, et surtout ma réelle obsession : l’universalité des tabous, ces secrets dont on se demande pourquoi ils sont tus.
L’Irak, j’y suis d’abord allé pour le raconter, comme journaliste. J’y retourne, cette fois, comme romancier. Parce que parfois, la fiction permet d’atteindre des vérités que le journalisme ne peut qu’effleurer.
L’émission russe Zhdi Menya joue un rôle clé. Pourquoi avoir intégré cet élément réel au roman ?
Parce que c’est une émission à laquelle j’ai vraiment participé. Nous étions en 2011. J’étais là dans le réel. Je pensais que ma quête aboutirait. Ce moment où le réel impose la fiction, où la quête individuelle s’ouvre à quelque chose de plus vaste.
C’est peut-être à ce moment-là que j’ai compris. Quand tous les autres candidats ont retrouvé leur proche, mais pas moi, quand on m’a appelé après la rediffusion de l’émission et que l’on m’a dit « votre histoire est unique, quelque chose bloque, ça n’arrive jamais ». J’ai compris alors qu’en poursuivant cette enquête, je ne cherchais pas seulement mon oncle. Je cherchais une manière de réparer. De donner forme à l’absence. D’inventer une issue là où il n’y en avait pas. C’est là que je laisse place à Taymour, le narrateur du roman, là que je laisse la réalité pour explorer la fiction.
En quoi les exigences du reportage diffèrent-elles de la liberté créatrice qu’autorise l’écriture romanesque ?
Le reportage et le roman se rejoignent parfois dans leur manière de raconter, mais ils se distinguent fondamentalement par leurs exigences. Le reportage s’ancre dans le réel : le journaliste doit observer, enquêter, vérifier ses sources et restituer des faits de la manière la plus fidèle possible. Sa mission est d’informer, de témoigner d’une réalité vécue, parfois de dénoncer, mais toujours en respectant la vérité des événements et des personnes qu’il décrit. La rigueur et l’objectivité, même si elles ne sont jamais absolues, constituent le cadre incontournable de son écriture.
À l’inverse, l’écriture romanesque s’affranchit de ces contraintes. Le romancier dispose d’une liberté créatrice totale : il peut inventer personnages et situations, transformer ou transfigurer le réel, jouer avec le temps, les voix, les registres. L’imagination prime sur la vérification. Le roman n’a pas pour fonction première d’informer, mais de faire sentir, réfléchir, rêver ou émouvoir.
Pour moi, alors que le reportage cherche avant tout à transmettre une vérité factuelle, le roman explore une vérité humaine ou poétique, libérée des contraintes de l’exactitude. L’un répond à une exigence de fidélité, l’autre à une exigence de création.
Quel message aimeriez-vous que les lecteurs retiennent après avoir refermé le livre ?
Qu’ils se posent la question du secret. Tous les secrets méritent-ils d’être déterrés ? Et si, oui, peut-être ces lecteurs ouvriront des portes cachées, qu’ils ne soupçonnaient pas au sein de leur famille…
Que représente la rentrée littéraire pour vous ?
Une plongée dans l’inconnu ! C’est une première pour moi et c’est vertigineux. Près de 500 livres se bousculent, et j’ai la chance d’en faire partie. Alors la gratitude s’impose à moi.
MERCI la vie.