10 septembre 2025

Interview : Irene Vallejo présente son roman Carthage

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Aurore et Lorena - Acheteuse et assistante livre

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Irene Vallejo est une écrivaine d’origine espagnole née à Saragosse en 1979. Elle a publié plusieurs livres : des romans, des essais et des livres jeunesse. A chaque nouvelle parution, ses livres sont couronnés de succès en Espagne comme en France. Son dernier roman, Carthage, mêle légendes et histoire.


Pourquoi ce couple alors qu'il y en a tant dans L'Iliade et l'Odyssée qui sont cultes et bien connus du public ?

Énée m’a toujours paru proche de ce qui reflète la sensibilité contemporaine : il doute de lui-même. Il n’est ni le guerrier implacable qu’incarne Achille, ni l’homme de ruse et de séduction qu’est Ulysse. Énée connaît l’expérience radicale de la perte, et son héroïsme, beaucoup plus humain, réside dans sa capacité à continuer malgré l’échec. Sa relation avec la reine Didon est particulièrement fascinante : il arrive sur ses côtes comme un naufragé démuni, tandis qu’elle est puissante et riche. Le schéma habituel des rapports homme/ femme s’inverse, et leur amour ouvre des voies que la littérature explore rarement.

Ainsi, contre toute attente, le récit fondateur de l’Europe met au centre un héros éloigné de l’idéal épique. Un vétéran fatigué, qui préfère prendre soin des siens plutôt que combattre. Énée ressemble davantage aux migrants et réfugiés qui risquent leur vie dans les embarcations de la Méditerranée qu’aux puissants qui aujourd’hui leur ferment ports et frontières.

Carthage

Carthage

Irene Vallejo - 21.9€

Finaliste Prix des Libraires en Seine 2026

1ère sélection Prix Femina étranger 2025

Palmarès Livres Hebdo des livres préférés des libraires

« Ce roman poétique [...] joue avec la beauté des mots pour réinterpréter l'histoire racontée par Virgile dans l'épopée de L'Énéide, et la transformer en un poème épique singulier. »

El Correo

Après avoir fui le pillage de Troie avec son fils et ses hommes, Énée fait naufrage sur les rivages de Carthage. Son destin est entre les mains de la reine Elissa, également connue sous le nom de Didon, et de l'espiègle dieu Éros, déterminé à tirer ses plus belles flèches pour faire naître l'amour entre les deux héros.

Des siècles plus tard, Auguste demande au poète Virgile d'écrire le récit des épreuves d'Énée, à l'origine du mythe fondateur de la civilisation romaine. Mais Virgile ne parvient pas à répondre au désir de l'empereur. Ce qu'il veut raconter, ce n'est pas le courage des hommes et le destin épique de Rome, mais la souffrance, l'incertitude et la peur des naufragés. Parce qu'il sait que « la défaite est toujours le point de départ d'une grande histoire ».

Mêlant les voix des protagonistes de l'épopée à celle de Virgile en proie au doute, Irene Vallejo réinvente le mythe avec les mots d'aujourd'hui, livrant une réflexion moderne sur la place des femmes, le pouvoir, le destin et la nature du coeur des hommes.

Récit d'aventures, de guerre, d'exil et d'amour, ce premier roman de l'autrice de L'Infini dans un roseau est un miracle de beauté, empreint de poésie tragique.

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Quel a été votre méthode de travail pour vous mettre dans la peau des personnages ?

J’ai voulu camper mes personnages à travers la sensualité païenne de la Méditerranée et ce sens de la beauté qui nous éblouit encore aujourd’hui. Les Anciens, malgré leurs propres tabous, vivaient leur corps avec une spontanéité plus grande que la nôtre. Ils concevaient le désir comme une force cosmique, fécondant la nature et saisissant l’être humain tout entier. Les poètes grecs et romains ont su dire la passion, l’obsession, la jalousie ou la nostalgie de la jeunesse avec une intensité si vibrante que leurs mots semblent encore effleurer notre peau.

Le roman se déploie sur deux registres : d’un côté, la langue poétique de la légende, de l’autre, un ton presque picaresque dans la peinture de la Rome du Ier siècle. J’ai travaillé ce contraste entre grandeur et trivialité. Le lecteur passe ainsi du tumulte des batailles épiques aux latrines de la ville, emporté par un va-et-vient entre sublime et grotesque. Dans mon écriture, j’ai cherché à faire naître une alliance singulière d’humour et de poésie.

 

Vous donnez la parole non seulement à Didon et Énée, mais aussi à Virgile et même à Eros. Pourquoi ce choix d’un roman choral ?

Le cadre du livre repose sur une reconstitution minutieuse du passé, en contraste avec des techniques et structures littéraires résolument contemporaines. Cinq personnages prennent tour à tour la parole à la première personne, se transmettant le récit comme un relais. Ils s’interrompent, se contredisent, se méprennent, proposant chacun une version différente d’une même réalité.

Le résultat est volontairement énigmatique : c’est au lecteur de choisir à qui accorder sa confiance.

L’intrigue, quant à elle se fonde sur une série de malentendus, sur ces intermittences et omissions qui jalonnent la communication quotidienne. Jamais deux personnes ne racontent de la même façon une expérience, même si elles l’ont vécue ensemble, au même moment. Dans la vie, cette divergence peut être source de frustration ; en littérature, elle devient une richesse, une mine inépuisable qui permet de jouer, avec une ironie subtile, sur la fragilité de nos certitud

Le plus espiègle des personnages est Éros, l’Amour païen, qui rôde parmi les protagonistes en semant le désir. Lassé par l’éternité, il prend plaisir à s’immiscer dans la vie des mortels. L’ennui des dieux face à l’immortalité est un thème récurrent de la littérature grecque. Jaloux et joueur, Éros tire les fils de l’intrigue tout en offrant une perspective différente, à la fois humoristique et inattendue. Lui donner voix fut l’un des plus grands défis du livre — et sans doute la partie la plus réjouissante de l’écriture.

 

En tant que philologue classique, vous avez une connaissance intime de l’Antiquité. Comment avez-vous concilié cette rigueur savante avec l’élan romanesque nécessaire à la fiction ?

L’intrigue du roman mêle légendes et histoire. Ce qui m’intéressait surtout, c’était la mise en récit du mythe à des fins de propagande et de légitimation par Auguste, qui se présentait comme le descendant d’Énée.

Pour nourrir ce travail, je me suis appuyée sur des recherches récentes, comme la brillante biographie Augusto. De revolucionario a emperador, de Adrian Goldsworthy, mais aussi sur des classiques incontournables tel que La révolution romaine de Ronald Syme. Du côté des sources antiques, j’ai relu les Vies de Virgile et d’Auguste rédigées par Suétone, ainsi que les réflexions de Tacite sur le pouvoir et le patriarcat.

Après avoir rempli des cahiers entiers de notes, le défi fut d’écrire avec légèreté, pour un lecteur sans connaissances préalables. J’ai cherché à restituer la sagesse des anciens récits, la séduction du langage, le suspense né des secrets des protagonistes et la révélation progressive de l’intrigue. Les personnages naissent d’abord comme des idées, mais ils doivent se mettre à vibrer, prendre chair et souffle.

L’une de mes lectures de chevet, je l’avoue avec humilité, est ce chef-d’œuvre Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar. J’y trouve un modèle inépuisable : ce roman historique d’auteur, jamais figé, d’une véracité saisissante, fidèle à son époque offre une réflexion sur l’expérience humaine, l’amour, le pouvoir, le désir et la destruction.

 

Est-ce le premier projet d'une idée plus grande autour des couples plus méconnus de l'antiquité ?

Pour être transparente, je conçois chaque livre comme une œuvre singulière, en dialogue avec le temps dans lequel il naît. J’aime aussi changer de genre et m’aventurer dans des formes hybrides. Pour l’instant, je n’ai pas de projet d’une telle ampleur ; je préfère rester disponible aux chemins imprévisibles qu’ouvre ma curiosité insatiable.

 

Pourquoi pensez-vous que le mythe d’Énée et Didon résonne encore autant aujourd’hui ? Est-ce une histoire d’amour, de pouvoir, de sacrifice... ou tout cela à la fois ?

Je voulais mettre en scène une situation rare, à contre-courant des stéréotypes habituels. La reine Didon apparaît ici comme une femme ambitieuse, avide de pouvoir, tandis qu’Énée n’est plus qu’un guerrier vaincu, ayant tout perdu lors du siège de sa ville et fuyant pour trouver un lieu paisible où reconstruire sa vie. Ces deux êtres si différents se retrouvent liés par une série de meurtres mystérieux, de dangers dissimulés, d’expéditions dans le désert et par une histoire d’amour sans cesse contrariée.

L’évocation du siège de Troie et du traumatisme qu’il a laissé me semble d’une actualité saisissante. Lire Les Troyennes ou L’Énéide résonne comme un message adressé à notre présent. Au-delà de la longue traînée de morts au combat, ce qui frappe, c’est le sort des vaincus : les hommes massacrés, les enfants assassinés, les femmes réduites en esclavage. La guerre de Troie est l’incarnation même de la cruauté, et aucun survivant n’a jamais retrouvé son état d’avant. C’est un symbole vibrant, toujours palpitant.

 

Didon, dans votre roman, n’est plus simplement la femme trahie que chante Virgile, mais une figure souveraine, complexe, indépendante. Était-ce important pour vous de redonner à cette reine sa pleine puissance narrative ?

En réalité, l’accent mis sur la femme éconduite vient surtout des archétypes de l’opéra lyrique, à partir du XVIIᵉ siècle. Dans l’Antiquité, Didon était au contraire une figure respectée, fondatrice d’un empire et reine d’une grande sagacité. Virgile s’est d’ailleurs inspiré de Cléopâtre pour façonner son personnage. Mon intention n’est donc pas de relire Didon sous un angle anachronique, mais de lui restituer la grandeur et le pouvoir que les sources antiques lui reconnaissaient.

Selon la légende, Didon doit son autorité à son intelligence et à son courage. Dans le roman, malgré ses talents, sa légitimité à diriger Carthage est contestée, à l’intérieur comme à l’extérieur de la cité. Elle est contrainte d’endosser des attitudes masculines pour maintenir son pouvoir. L’arrivée d’Énée bouleverse cet équilibre fragile : elle se retrouve écartelée entre amour et ambition, désir et crainte. Je l’ai imaginée comme une femme mûre tombant amoureuse d’un homme plus jeune, traversée par un mélange d’euphorie et d’insécurité. De son côté, Énée, las de ses errances, doute encore : rester à Carthage auprès d’elle ou poursuivre sa quête. Tous deux portent des secrets, tous deux vivent avec leurs blessures. Leur histoire pourrait tout aussi bien se dérouler aujourd’hui.

 

Si Virgile lisait Carthage, selon vous… qu’en penserait-il ?

Je confesse que je donnerais tout pour pouvoir converser avec Virgile. J’ai passé des heures à lire ses vers en latin, à les traduire, cherchant derrière les conventions de l’épopée la trace de ses idées, des indices de cette personnalité si timide. Suétone raconte qu’il supportait mal la célébrité, qu’il craignait de décevoir ses lecteurs, qu’il souffrait de maux d’estomac chroniques, qu’il était mal à l’aise dans son propre corps et qu’il avait trouvé, dans sa jeunesse, un bref bonheur auprès d’une communauté philosophique retirée du monde, les gens se moquait de sa sensibilité trop vive, de cette empathie immense qui le faisait souffrir tant pour les blessures des animaux que pour des plantes.

Après des années de lecture attentive, j’ai l’impression d’entendre, au creux de ses vers, la musique discrète d’une révolte. J’aimerais lui demander s’il se reconnaît dans son Énée : si l’angoisse que je perçois est réellement la sienne ou bien celle que notre siècle lui attribue.

Mais surtout, j’aimerais qu’il sache que ce livre, avec ses fidélités et ses libertés, est né de l’amour de sa poésie. Dans un monde où le vacarme étouffe les voix intérieures et où l’hostilité triomphe trop souvent, je crois que la littérature demeure l’un des derniers refuges pour l’écoute, la réflexion patiente et le courage de la délicatesse.

 

 

Propos recueillis par Aurore et Lorena