Dans le cadre de vos recherches pour écrire ce livre, avez-vous découvert des éléments nouveaux portés à votre connaissance qui dépassent vos postulats sur la culture du féminicide ?
J’ai été frappé par l’omniprésence des féminicides dans la culture savante et populaire, de la peinture au cinéma, de la littérature à l’anatomie, du journalisme aux tours de magie, du théâtre aux chansons. Rien que dans le domaine du rock, on trouve de nombreuses évocations – le plus souvent positives – d’hommes qui tuent ou menacent de tuer la femme qu’ils prétendent aimer : Run For Your Life des Beatles, Delilah de Tom Jones, Requiem pour un fou de Johnny Hallyday, Where the Wild Roses Grow de Nick Cave. La culture du féminicide, c’est notre culture tout court !
Pensez-vous que la banalisation de cette violence faite aux femmes contribue à une forme de normalité de notre société ou peut-elle jouer un rôle de prise de conscience collective ?
Il s’agit en effet d’une violence normalisée, complètement banalisée. De La Flûte enchantée à Carmen, divers opéras se terminent par la mise à mort de la « méchante ». On retrouve même ces schémas dans les films pour enfants, comme Le Magicien d’Oz ou Raiponce. On doit revoir ces chefs-d’œuvre, pour comprendre ce qu’on n’y avait pas vu. Du reste, la prise de conscience a déjà commencé. Les journalistes parlent désormais de « féminicide », et non plus de « drame passionnel ». Le récent documentaire Netflix sur l’affaire Cantat rompt avec les justifications qu’on entendait encore il y a vingt ans, lorsque Marie Trintignant a été tuée : « Elle était un peu hystérique », « il faut comprendre les artistes maudits », « les histoires d’amour finissent mal », etc.
Selon vous, au fond, le féminicide est-il inhérent à la structure de pensée d'une partie archaïque du cerveau de l'homme ? Si oui, comment le masculin peut envisager une "déconstruction" de la culture du féminicide ?
Je ne suis pas neurobiologiste, ni criminologue, ni psychanalyste. Dans ce livre, je propose une histoire des représentations, en remontant les millénaires qui ont façonné notre vision des crimes misogynes. Or ce que la culture a fait, la culture peut le défaire. J’appelle de mes vœux une contre-culture du féminicide, qui permettrait d’en parler autrement, en étant à la fois révoltés et inconsolables.
La Bible, les tragédies antiques, les contes, le cinéma contemporain : le fil rouge est saisissant. Pensez-vous que nous sommes prisonniers de récits anciens qui continuent de façonner nos imaginaires, même à notre insu ?
Oui, je le pense. La culture du féminicide englobe des scénarios et des préjugés, et tous ont une stupéfiante pérennité. Parmi les scénarios qui traversent les siècles, on trouve l’éventrement gynécologique, la destruction de la femme automate ou encore le viol de la morte, trois formes de féminicides symboliques. Le viol de la morte figure dans une légende médiévale du XIIe siècle, et c’est exactement ce fantasme nécrophilique qu’on retrouve dans l’affaire Pélicot, qui relève donc de la culture du féminicide en plus de la culture du viol. Quant aux préjugés, ils associent la culpabilisation de la victime à l’empathie pour le meurtrier, comme si le féminicide était le geste romantique ultime.
Avant votre dernier livre, il y avait eu Laëtitia ou la fin des hommes en 2016, dans lequel vous étudiez le meurtre de Laëtitia Perrais (2011), mais aussi sa vie comme un fait social, révélateur de la violence que subissent les femmes. Le livre a eu un grand écho à l’époque et connu un succès auprès des lecteurs comme des médias (obtenant de nombreux prix). Avec le recul, comment percevez-vous l’effet de Laëtitia sur le débat autour des féminicides en France ?
Les chiffres étaient et demeurent terribles : en France, environ 120 féminicides conjugaux par an, auxquels il faut ajouter 300 à 400 tentatives, et 85 000 meurtres de femmes dans le monde. Depuis la publication de Laëtitia, j’observe un double phénomène d’élargissement et de réduction. Le mot « féminicide » est entré dans le langage courant, et tout le monde en connaît la signification. Mais, dans le même temps, le terme a été réduit à la sphère conjugale, ce qui risque d’exclure les autres féminicides : terrorisme incel, meurtres en série, crimes d’honneur, infanticides de filles, etc.
Vous mêlez histoire, littérature, sociologie, anthropologie, histoire de l’art, ... Comment travaillez-vous ? Comment faites-vous pour allier une grande rigueur scientifique et l’accessibilité de votre texte au plus grand nombre ?
Je m’efforce d’être curieux, en enquêtant dans les domaines les plus variés, notamment au sein des arts populaires. Par exemple, les tours de magie inventés à la fin du XIXe siècle, comme le numéro de La Femme qui disparaît ou de La Femme sciée en deux, appartiennent clairement à la culture du féminicide. On les retrouve à l’identique dans les films de Méliès au début du XXe siècle. De manière générale, je ne dédaigne aucun sujet, mes vacances en camping-car ou le parcours de Jean-Jacques Goldman. Tout est bon pour l’historien !
Vous êtes historien, spécialiste d’histoire contemporaine. Vous avez écrit de nombreux ouvrages sur des sujets très variés depuis la parution de votre premier livre sur la vie et l’œuvre de Jean Genet en 2004. Comment choisissez-vous vos sujets a priori très éloignés ?
Tous mes livres parlent des enfants et des femmes, mais là n’est pas le principal ciment de mon travail. Ce qui m’importe le plus, c’est de proposer des objets nouveaux : notre histoire familiale, la vie d’une anonyme tuée à dix-huit ans, un objet culte comme le camping-car, l’expérience des garçons que j’appelle la « garçonnité », une hyper-star de notre temps. Ma deuxième ambition, c’est d’inventer des formes nouvelles pour les sciences sociales : écriture de l’enquête, récit de vie, usage du « je » et des émotions, utilisation des réseaux sociaux et des plateformes musicales comme sources. J’aspire à une création en sciences sociales.
Pour terminer, l’un des leitmotivs de Cultura, c’est que le plus grand nombre d’entre nous prenne le goût à la lecture. Et vous quel est votre rapport au livre et à la lecture ? Est-ce que vous pourriez nous parler d’un livre qui vous a marqué ? Quels sont vos maîtres à penser ? Vos influences littéraires ?
Les trois activités que j’exerce – professeur d’université, historien-écrivain, éditeur au Seuil – correspondent à trois fonctions civiques : enseigner, écrire des livres, aider les autres à faire les leurs ; c’est-à-dire, en fin de compte, produire et diffuser des connaissances. J’ai une dette envers des écrivains du réel comme Annie Ernaux et Georges Perec, des romanciers comme Dostoïevski et Kafka, des historiens comme Michelle Perrot et mon maître Alain Corbin. Grâce à eux, je m’efforce de réconcilier les sciences sociales et la création littéraire.