Nous rencontrons dans votre roman une palette de personnages singuliers souvent cabossés, toujours attachants. Qu'est-ce qui vous attire chez ces héros en marge ?
Les principaux personnages ont en commun un problème avec leur mère, soit elle ne les a pas aimés, soit elle les a abandonnés, et ce manque, cette douleur les poursuit toute leur vie. C'est illustré par la citation de John Irving en exergue, « On ne se remet jamais de son enfance, pas avant de passer sous le train ». Et puis, des personnages un peu cabossés par la vie et qui cachent leur douleur sont toujours plus intéressants à faire vivre.
Il y a dans votre écriture une générosité presque "balzacienne" : beaucoup de personnages, de vies, de rebondissements. Aimez-vous l'idée qu'un roman soit avant tout un monde dans lequel le lecteur entre pour longtemps ?
Bien sûr, c'est le grand objectif de l'écrivain, écrire un roman-monde.
Je ne juge jamais mes personnages. Il faut laisser ce rôle, éventuellement, au lecteur. Il faut que les personnages aillent au bout de leur destin. Le roman et la morale ne font pas bon ménage. J'avais l'envie de raconter l'histoire d'une famille ordinaire confrontée à des situations imprévues liées à leur vie affective, je voulais montrer de quelle manière on est marqué par sa famille, déterminé par elle, comment elle nous attache malgré nous, à quel point on a du mal à s'en défaire. Quel que soit son âge.
L'autre lien qui unit mes personnages, c'est la musique. Elle joue un rôle central dans ce roman, que ce soit le rock, la pop, la musique manouche, l'opéra, la variété, la musique est l'élément qui caractérise le plus les personnages, les rapproche, les oppose.
Nous refermons votre livre avec le sentiment d'avoir rencontré une famille plus qu'une galerie de personnages. Est-ce cela que vous cherchez à créer lorsque vous écrivez : des liens qui continuent d'exister une fois le livre fermé ?
Je voulais raconter une histoire de famille dont chacun des membres serait tour à tour le personnage principal, c'est probablement pour cela que ces personnages existent si fortement. J'ai travaillé sur ces liens mystérieux qui nous unissent et nous influencent, malgré nous. C'est un roman choral dont les personnages vivent des histoires d'amour extraordinaires (ou peu ordinaires), qui se percutent et s'influencent, mais des personnages confrontés à leur rêves de vie meilleures, à leurs destins contrariés, à leurs (mauvais) choix, à leurs échecs, à leur amour les uns pour les autres et à leur solidarité.
Le roman traverse des lieux très différents : fête foraine, prison, casino, couvent, qui sont presque autant de mondes parallèles. Pourquoi avoir choisi de camper ces décors ?
En réalité, ces lieux représentent (ou incarnent) chacun un des personnages et l'histoire d'amour peu ordinaire qu'ils vivent et qui influencent les autres membres de la famille. Et puis, il y a toujours l'envie de l'auteur de mettre ses personnages en danger ou dans des situations inconfortables pour voir comment il ou elle va réagir et surmonter cette épreuve.
La fête foraine est un univers des gens du voyage avec ses codes : bruits et lumières de la fête, ombres et illusions qui les accompagnent. Pourquoi était-ce le décor idéal pour raconter une histoire sur le hasard et les destins qui bifurquent ?
Le roman se déroule sur une cinquantaine d'années, commence à une époque où on parlait en francs, où il n'y avait pas internet et de téléphone mobile. (Aujourd’hui, avec les portables, ce roman ne pourrait pas exister.) La fête foraine est un décor anachronique, un mini monde mal connu avec ses codes et sa fraternité, qui en font un univers si attachant.
Votre roman est présenté comme une grande fresque romanesque. À une époque où beaucoup de romans privilégient l’intime et l’autofiction, qu’est-ce qui vous attire encore dans la construction de grandes histoires et de destins multiples ?
Je ne suis pas dans l'autofiction. Pourtant, mes romans sont parsemés d'histoires vraies, vécues, de réflexions entendues, de situations réelles, mais personne ne s'en rend compte. Brassens disait que : « Mettre en plein soleil, son cœur ou son cul, c'est pareil », et je partage cette opinion. J'écris des romans narratifs, avec une histoire, des personnages, des caractères, des situations. J'essaye de raconter des histoires humaines.
Si vous deviez donner trois bonnes raisons de découvrir La Vie, impair et passe, lesquelles choisiriez-vous ?
Je veux que mes romans ressemblent à la vie, avec ses espoirs, ses ratés, ses mystères, ses réussites et ses moments de bonheur et que le lecteur soit embarqué dans une histoire dont il puisse se demander si elle a eu lieu, si elle est vraie.