Pourquoi avoir choisi de redonner une voix à la première épouse de Rochester, un personnage que l'histoire originale réduit presque au silence ? Qu’est-ce qui vous a fasciné dans cette « folle » du grenier ?
On peut se reconnaître dans un personnage secondaire, se dire qu’en d’autres temps, d’autres lieux, on aurait pu être Antoinette ; d’où le titre de mon roman, né de la confusion entre mon histoire et la sienne.
Que souhaitiez-vous apporter de nouveau au lecteur qui connaît déjà Jane Eyre ? Et à celui qui ne l'a jamais lu ?
Le livre peut se lire sans avoir lu Jane Eyre. J'ai voulu raconter une histoire qui se suffise à elle-même. Ceux qui connaissent le roman de Charlotte Brontë y trouveront sans doute un dialogue avec le texte original ; les autres, je l'espère, auront envie de découvrir ce classique. Les deux livres se complètent sans se contredire. D'ailleurs, Rochester n'est pas un personnage héroïque dans le roman de Charlotte Brontë. En relisant Jane Eyre aujourd'hui, on perçoit déjà ses zones d'ombre, ses contradictions et sa volonté de maîtrise. Mon roman ne cherche pas à le transformer, mais à le souligner.
Votre écriture est très sensorielle : les étoffes, les matières, les couleurs, les parfums semblent presque prendre corps sous les yeux du lecteur. Comment travaillez-vous cette dimension si tactile de votre écriture ?
Je n’ai pas de recette. J’écris de manière instinctive. Mon roman se passe au XIXème siècle, avec toute la dimension charnelle qui caractérise cette époque, mais je ne voulais pas pasticher les romans victoriens ; c’est un roman d’aujourd’hui.
Vous montrez avec beaucoup de finesse comment une femme peut être progressivement privée de sa liberté, de sa parole, jusqu'à son identité. Selon vous, ces mécanismes ont-ils réellement changé aujourd'hui ?
Les mécanismes de manipulation et de contrôle n'ont pas tellement changé ; ils ont pris d'autres formes. Mais ce qui m'intéressait à travers cette histoire, c'était moins le rapport de couple en lui-même que la complicité d'une société à l'égard des violences. Les violences ne prospèrent jamais dans le vide : elles sont rendues possibles par ceux qui ferment les yeux, qui minimisent, qui s'inclinent devant le plus puissant ou choisissent leur intérêt plutôt que la vérité. C'est cette mécanique collective, plus encore que la domination individuelle, que je voulais interroger.
Votre roman est traversé par l'héritage de l'esclavage et des rapports de domination issus de la colonisation. Est-ce important pour vous de rappeler que l'Histoire continue de produire des effets sur le présent ?
Mon roman interroge aussi (à plusieurs reprises) la question de l’identité. Antoinette est créole ; c'est une femme blanche née aux Antilles. Elle appartient à une classe dominante lorsqu'elle se trouve en Jamaïque, mais ne sera jamais considérée comme blanche en Angleterre. Ce sentiment de n'être à sa place ni dans son pays de naissance ni dans son pays d'arrivée est partagé par beaucoup de personnes qui vivent entre plusieurs cultures, plusieurs langues ou plusieurs histoires. J’en parlais déjà dans Soleil Amer ; cette question me travaille beaucoup.
L'homosexualité apparaît dans le roman comme une identité qui doit souvent rester cachée. Pourquoi était-il important pour vous d'intégrer cette dimension au récit ?
Parce que les grands manipulateurs, et Rochester en est un, savent mieux que personne exploiter les failles, les secrets et les vulnérabilités de ceux qui les entourent. À l'époque, l'homosexualité était condamnée socialement et pénalement ; c'était donc un levier de pouvoir considérable. Ce qui m'intéressait, ce n'était pas d'ajouter une intrigue secondaire, mais de montrer comment une société qui oblige à se cacher offre aux hommes violents un moyen supplémentaire d'exercer leur emprise.
Que souhaiteriez-vous que les lecteurs retiennent d'Antoinette une fois le roman refermé ?
Qu’ils voient Antoinette comme une femme lucide, intelligente, capable d'aimer, de douter et de résister. Je ne crois pas que les êtres humains puissent être réduits aux catégories simplistes de victime et de bourreau. Je voulais qu'elle demeure un sujet : une femme prise dans un jeu qui la dépasse, mais qui joue malgré tout sa propre partie, parfois contre elle-même.
De L'œil du paon à JE, en passant par Soleil amer et Panorama, vos romans donnent toujours une place centrale à des héroïnes confrontées à des formes différentes d'enfermement ou de domination. Est-ce devenu, au fil de votre œuvre, une manière d'interroger notre société ? Vous imaginez-vous un jour raconter le monde à travers un personnage masculin ?
Je crois que, dans tous mes romans, c'est la question de la liberté qui revient. Mes personnages cherchent à s'émanciper, mais ils découvrent aussi que la liberté peut être un piège. Faire croire à quelqu’un qu’il est libre est le plus sûr moyen de l’enfermer. C'est cette tension qui m'intéresse, bien plus que le fait d'écrire des personnages féminins.
Pour conclure, si vous deviez donner trois raisons de découvrir JE, lesquelles choisiriez-vous ?
Parce que j'y raconte trois choses qui me semblent profondément liées : que l'intime est souvent politique ; que la famille est une microsociété où s'apprennent et se reproduisent les rapports de domination ; et que nos libertés peuvent parfois se retourner contre nous.