Pourquoi avoir eu envie d’explorer le monde de la musique et les rouages de la célébrité ?
Une intuition de romancière ! Le désir de célébrité touche à des passions, à des désirs, à des pulsions immémoriales. C’est un sujet immortel - Achille, déjà, rêvait de gloire éternelle ! La célébrité pose des grandes questions sur l’humanité, sur ce que signifie vivre sa vie pleinement – Achille a sa réponse, mais Ulysse en a une toute autre…
Et puis, l’ambition, la réussite, l’envie d’en être, le pouvoir, la chute : ce sont des sujets hantent la littérature du XIXe siècle, on pense à la Comédie humaine bien sûr, mais qui ont plus ou moins déserté la littérature contemporaine. Or j’avais l’intuition, plus que jamais, que ces questions pouvaient être le miroir grossissant de nos névroses et de notre époque.
Aussi, j’ai choisi d’explorer en particulier le monde de la musique, parce qu’il me semble que c’est le nouveau lieu de l’ultra-célébrité et du culte de la personnalité. Le désir de célébrité a toujours existé, mais les modes d’accès à la célébrité, les personnes que l’on choisit comme nouvelles divinités à admirer : tout cela évolue en fonction des époques et des sociétés. Dites moi qui sont vos idoles, je vous dirai qui vous êtes !
Et dans notre monde moderne, la pop star mondiale me semble être l’exemple le plus parlant, le plus marquant, le plus intéressant. Notamment parce que Cléo Louvent écrit ses propres chansons, qu’elle est en contrôle total de sa carrière - ce qui aurait moins été le cas si j’avais choisi une actrice par exemple.
Et comment vous êtes-vous imprégnée de cet univers, grâce à des rencontres, des podcasts, des biographies ?
Effectivement ! J’ai écouté des heures et des heures d’entretiens avec des célébrités, des podcasts. J’ai regardé avec attention les documentaires sur l’ascension de Billie Eilish, sur Taylor Swift, sur Orelsan etc.
J’ai également échangé en toute confidentialité avec des directeurs de maison de disque, des agents d’artistes, des manageurs, des attachés de presse dans la musique - et avec plusieurs célébrités qui ont accepté de répondre à mes questions.
J’avais besoin de saisir, de l’intérieur, les mécanismes de cette société de spectacle et les rouages de l'hypermédiatisation, notamment à l’ère des réseaux sociaux.
Cléo est un personnage absolument détestable, mais en même temps très attachante. Utiliser la narration à la première personne a-t-il créé un lien plus fort avec cette héroïne atypique, une certaine identification ?
En effet, Cléo est détestable : cruelle, méchante, impatiente, colérique, intolérante, égoïste. Mais elle est aussi cérébrale, drôle, talentueuse, créative, ambitieuse (est-ce un défaut ?), et extrêmement intelligente. Elle est fidèle à ses amis, elle est fidèle à ses rêves, elle est fidèle à son agent. C’est une brute de travail, son besoin d’excellence la pousse à chercher la perfection dans tout ce qu’elle accomplit. Cléo est surtout blessée, épuisée, et de plus en plus seule. Bref, elle est terriblement humaine. En ce sens, j’ai voulu que Cléo Louvent soit d’une redoutable ambiguïté, “ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente”... Alors elle heurte, elle fait réagir, elle nous pousse dans nos retranchements. Tant mieux. Mon personnage n’est pas là pour plaire au lecteur, il est là pour le questionner !
La psychologie occupe une place prédominante dans votre œuvre, parlez-nous un peu de la manière dont vous avez conçu votre intrigue et votre personnage principal ?
J’écris à partir d’un thème - ici la célébrité - et je crée mon personnage et mon intrigue comme une tentative d’exploration de mon sujet par le roman.
Je suis convaincue qu’il existe une vérité du roman, une vérité que seule le roman peut toucher du doigt. Célèbre n’est ni un essai sur la célébrité ni une enquête journalistique. C’est une fiction, et je crois au pouvoir de la fiction pour dire quelque chose que seule la fiction peut dire.
L’intrigue est un chemin, une méthode, pour m’approcher au plus près de l’expérience de la célébrité, de sa vérité, de son ambiguïté. Je tourne autour de mon sujet, j’essaie de m’en approcher de plus en plus, pour arriver jusqu’à son centre, qui toujours m’échappe. Quant à mon personnage principal, il prend vie au fur et à mesure de l’écriture, jusqu’à exister dans mes pensées - et je me mets en empathie avec Cléo, je me mets à sa place, sans la juger et en essayant de la comprendre. Je me demande : “ok, qu’est-ce qu’on peut ressentir quand on est tellement célèbre qu’on ne peut plus sortir de chez toi sans provoquer une émeute ? Qu’est-ce que tu ressens ? Qu’est-ce que tu penses ? Est-ce que tu es fière, terrifiée, fatiguée, flattée ?”
Par le biais de ce roman, avez-vous voulu désacraliser le mythe de la célébrité en nous montrant l’envers du décor, bien qu’en laissant de côté les lieux communs tels que le sexe et les drogues ?
Je ne sais pas si je cherche à désacraliser le mythe de la célébrité. La célébrité reste un olympe moderne, un lieu de pouvoir, un fantasme ; et pour certains, un désir profond et vibrant. De mon côté, après deux ans d’écriture sur ce sujet, je n’ai pas perdu ma fascination pour la célébrité !
En revanche, oui, je cherche à montrer l’envers du décor et à laisser de côté les lieux communs. Mon travail de romancière est de complexifier mon sujet – et j’espère nuancer la vision que l’on peut avoir spontanément de la célébrité, en lui injectant une dose d’ambiguïté. Comme écrit Milan Kundera dans l’Art du roman : « chaque roman dit au lecteur : les choses sont plus compliquées que tu ne le penses ».
Concrètement, effectivement, j’ai mis de côté le lieu commun sur le sexe et la drogue. Je me suis aussi intéressée de près aux rouages de l’industrie musicale - loin de la vision très attendue de “ce sont des millions de dollars en marketing et une chanteuse fade qui n’écrit pas ses paroles”. C’est si loin de la réalité. Le star-system est une machine, et en même temps un artisanat d’une immense fragilité. Et il faut être absolument brillant pour parvenir à devenir célèbre !
Quels conseils donneriez-vous à vos lecteurs afin qu’ils savourent pleinement « Célèbre » ?
Très bonne question ! Je dirais, de se plonger dans la lecture en s’autorisant à tout ressentir : de la fascination, du rejet, de l’angoisse, de l’envie… La lecture est un miroir de ses propres peurs et de ses propres désirs.
Quelles sont vos lectures du moment et que représente la rentrée littéraire à vos yeux ?
Je viens de terminer Être mère, ouvrage collectif publié à l’Iconoclaste - une merveille de justesse, de réflexions et de drôlerie.
La rentrée littéraire est un moment palpitant, une effervescence qui me réjouit. Il me tarde notamment de découvrir le nouveau roman de Sally Rooney au mois de septembre ! J’ai lu ses trois romans, je suis impatiente de continuer à suivre son œuvre littéraire en train de s’écrire.
Que vous évoque une librairie, un libraire ?
A mes yeux, la librairie est un lieu de transmission et de curiosité. J’ai découvert tant de romans merveilleux grâce à des libraires, et des romans vers lesquels je ne me serais probablement jamais tournée. Je ne remercierai jamais assez le libraire qui m’a conseillé, il y a plusieurs années de cela, de lire Ma dévotion de Julia Kerninon publié aux éditions du Rouergue ! En règle générale, j’ai du mal à résister à un Coup de coeur sur une table de librairie…
Merci Maud Ventura d'avoir accepté de répondre à nos questions !
Propos recueillis par Marina, libraire à Bègles