Ce roman historique a été indubitablement le fruit d'un important travail de recherche, comme en témoignent les nombreuses références bibliographiques citées à la fin de votre ouvrage. Combien de temps vous a pris le processus de recherche et d'écriture ?
Entre la gestation du projet et le roman achevé, il s’est passé entre deux ans et demi et trois ans. Pile l’âge de ma deuxième fille : ces années ont été particulièrement intenses.
En 1897, Marguerite Durand fonde le journal La Fronde, premier journal en France à être entièrement dirigé par des femmes, et dans lequel Séverine va faire paraître de très nombreux articles. Comment ce journal a-t-il été reçu par la société de l'époque ?
Il a suscité beaucoup de curiosité. Nombre de leurs confrères ont reconnu le professionnalisme des rédactrices. Certains l’ont comparé avec Le Temps, le quotidien de référence de l’époque. Mais on leur a également mis tant de bâtons dans les roues ! Elles n’avaient pas de carte de presse, se voyaient interdire le travail de nuit (comment faire, quand on veut faire paraître son journal aux aurores ?) ... Certains collègues leur ont adressé des commentaires extrêmement misogynes aussi : la presse était, selon eux, leur chasse gardée. Quant aux femmes qui auraient pu soutenir le projet, il faut bien reconnaître que cela a été mitigé. Le journal a été considéré comme trop révolutionnaire par les bourgeoises et trop bourgeois pour les révolutionnaires…
Séverine était une journaliste engagée qui prenait régulièrement le parti des plus pauvres et se déplaçait sur le terrain pour rendre compte de leur réalité à ses lecteurs. Pensez-vous qu'elle a été une pionnière dans le monde du reportage tel que nous le connaissons aujourd'hui ?
Absolument ! Inspirée par Jules Vallès, qui l’a formée et l’a encouragée à prendre la plume, elle aime aller sur le terrain. Elle revendique un « journalisme debout », loin des boudoirs où certaines femmes écrivent, loin des bureaux où certains journalistes prétendent rendre compte du monde sans aller en tâter le pouls. Elle les a laissés sans voix, lorsqu’elle est allée faire un reportage dans les ruines de l’Opéra-Comique après le tragique incendie qui l’a ravagé en 1887. Ce fut l’un de ses premiers grands papiers de terrain, avant de les multiplier, notamment en descendant dans une mine près de Saint-Étienne. Dans sa démarche, elle a tout d’une lanceuse d’alerte.
La fin du 19e siècle est également marquée par l'affaire Dreyfus, qui divise les Français et suscite beaucoup d'émoi. De quelle manière Séverine a-t-elle couvert cette affaire et quel a été son engagement ?
Comme l’immense majorité des Français, Séverine a d’abord cru Dreyfus coupable. Cependant, même dans ces circonstances, elle dénonçait les actes de vengeance et d’humiliation dirigés contre lui. Puis elle a compris qu’il avait été condamné par un procès qui violait toutes les règles élémentaires du droit. Elle a défendu la révision du procès et, les preuves s’accumulant, elle a été convaincue de son innocence. Pour elle comme pour ses consœurs, il fallait défendre Dreyfus, car il en allait de l’État de droits. « Si un seul citoyen se voit bafoué dans ses droits, alors nous ne sommes plus en sécurité dans cette République », disaient-elles… Elles-mêmes, en tant que femmes, étaient traitées comme des mineures. Les luttes pour davantage de justice se sont entremêlées et renforcées, elles n’ont jamais exclusivement milité pour leur propre cause.
Comment un journal comme La Fronde, engagé, porteur de revendications fortes et avant-gardistes, et composé exclusivement de femmes, serait-il reçu aujourd'hui ?
Ce serait une bouffée d’oxygène ! Mais il serait aussi violemment critiqué. Les rédactrices avaient une liberté de ton dans ses pages et Marguerite, à la tête du journal, ne censurait pas. Séverine et ses collègues dénoncent l’exploitation économique, les arrangements politiques ; Séverine « crie » par écrit, également, pour que l’on cesse de fermer les yeux sur les massacres commis par les Occidentaux dans les colonies. Pour maintenir son indépendance, La Fronde, aujourd’hui comme hier, devrait sacrément batailler.
Pour conclure, si vous deviez donner trois bonnes raisons de découvrir Le Bureau des audacieuses, lesquelles choisiriez-vous ?
Je dirais : pour plonger dans une histoire vraie follement romanesque, dans un texte qui tente de rendre hommage à ces femmes qui ont réussi un magnifique pari !
J’ajouterais : afin de découvrir une époque que l'on ne connaît pas si bien et qui entre en résonance avec de nombreuses problématiques de notre monde contemporain.
Enfin, parce que ces héroïnes montrent que l'engagement, l'attention aux autres, ne sont pas de vains combats. Certaines de leurs luttes ont été victorieuses : elles nous rappellent que nous ne sommes pas condamnés à l'impuissance.