Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à Simo Häyhä, surnommé la Mort Blanche ?
Simo est une légende. La légende du plus grand sniper de toutes les guerres. Simple gamin de ferme, il va, pour défendre son pays, devenir un assassin silencieux et invisible, si précis et si mortel que les Russes vont le surnommer la Mort Blanche, qu’ils vont même penser qu’il est immortel, et que des patrouilles entières vont faire demi-tour rien qu’à l’évocation de ce surnom, la Mort Blanche.
Pendant toute son enfance, Simo a chassé les loups et les ours qui dévoraient son bétail, alors quand les Russes ont envahi son pays, il a fait ce qu’il savait faire de mieux, il les a traqués. Les Russes sont devenus ses proies et lui, leur prédateur.
À lui seul, il va abattre plus de 540 soldats, avec son fusil, à des distances de près de 500 mètres, sans lunettes de visée, des tirs considérés comme impossible et que les plus aguerris des militaires d’aujourd’hui sont incapables de reproduire.
Raconter ce pan de l’Histoire, plutôt méconnu, représente un véritable défi pour vous. Comment avez-vous appréhendé la rédaction de ce texte ?
J’ai été capitaine de Police pendant plus de 15 ans. Alors on peut dire que j’ai été un flic de terrain et qu’aujourd’hui, je suis devenu un auteur de terrain. Je suis donc parti sur les traces de ces soldats. De contacts en contacts, de vieilles églises en hameau perdu, de cimetières en archives et bibliothèques, sans oublier les bars louches où les paroles se libèrent, j’ai traversé la Finlande pendant trois mois, de ses côtes jusqu’à sa Laponie, j’ai rencontré des historiens, des soldats, des passionnés, j’ai retrouvé des documents oubliés que même les archives d’Helsinki n’avaient pas.
Il faut aussi considérer le froid comme un personnage à part entière. Cette guerre a eu lieu au cours du pire hiver de l’Histoire de la Finlande, dépassant régulièrement les -50 degrés. Si vous vous arrêtez dix minutes, vous mourrez. Si vous transpirez, vous gelez sur place. Si vous touchez du métal, votre peau s’y colle et il faut l’arracher. On raconte même que des Russes ont gelé en plein mouvement alors même qu’ils marchaient. C’est aussi pour cela que cette guerre s’est appelée la Guerre d’Hiver.
Je suis donc allé moi aussi, en plein hiver finlandais, vivre ces -50 degrés, aller aux limites de mon corps, pour trouver les mots justes.
Vous êtes resté assez factuel dans votre écriture, n’avez-vous pas été tenté de romancer, de combler les blancs ?
L’aspect parfois factuel du roman s’explique simplement. Cette guerre a existé, et les plus de 300 000 victimes aussi. Je me suis interdit d’inventer quoi que ce soit, par respect pour elles. Donc pour parler d’un événement réel et dramatique et pour rendre justice aux gens qui ont vécu cette guerre, il faut des données factuelles. Il en faut aussi pour supporter l’horreur. Cet aspect parfois clinique d’une autopsie d’un conflit permet toutefois d’y intégrer un alliage fait d’émotions et d’humanité. Cette opposition entre « factuel » et « romanesque » est un choix narratif, pensé, voulu. C’est l’équilibre de toute la narration. Quant à « combler les blancs », vous verrez qu’il y a tellement d’action et d’actes de bravoure dans cette histoire vraie, que je n’ai pas vu beaucoup de « blancs » à combler.
Vous épousez complètement le point de vue finlandais et divulguez quelques manœuvres russes plus qu’écœurantes… Souhaitiez-vous donner une résonance entre votre texte et les guerres actuelles ? Apprendre et dessiller grâce à l’Histoire ?
Je n’épouse pas complètement le point de vue finlandais. Pas du tout, même. Je parle aussi de ce lieutenant finlandais ultra-violent qui a empalé des soldats russes. Je parle de ce chef de guerre finlandais qui, pour s’assurer de la combativité de ses hommes, a formé des unités dans les mêmes villages, afin que les soldats se battent avec leurs frères et leurs amis, et qu’ils ne puissent jamais baisser les armes. Vous savez, personne n’est vraiment loyal, intègre ou humain lorsque le seul but de la journée est de tuer le plus d’ennemis possible.
Mais je parle aussi de ces pauvres soldats russes pour lesquels j’ai eu une vraie empathie, puisque la presque totalité d’entre eux ne savaient même pas pourquoi ils se battaient et qu’ils ont été considérés par Staline comme de la simple chair à canon ou exécutés quotidiennement pour oser discuter des ordres qui les menaient à leur mort. J’ai, pendant tout le roman, évité le manichéisme simple de la prise de position facile et j’ai fait attention à ce qu’il n’y ait pas des héros irréprochables d’un côté et des salauds irrécupérables de l’autre.
Pensez-vous continuer votre incursion dans la littérature blanche ou bien était-ce une exception ?
J’ai besoin de me renouveler pour raconter les histoires qui n’ont pas encore été dites. La plupart du temps, c’est en me servant du roman policier, mais pour ce roman, qui m’a pris deux ans d’enquête et d’écriture, le polar n’était pas nécessaire. En fait, j’utilise le style littéraire qui convient le mieux à mon récit, sans penser à l’avance où il sera classé.
Pouvez-vous partager avec nous quelques-unes de vos récentes lectures ?
Avec plaisir ! Lire et partager, quel bonheur ! Pas mal de romans et d’essais sont passés entre mes mains, mais mes coups de cœur du début l’année de 2024 seraient : La Meute, d’Olivier Bal, Le roi du silence, de Claire Favan, La colère d’Izanagi, de Cyril Carrère, Une cheffe dans ma cuisine, d’Anne-Sophie Pic (oui, j’adore cuisiner) et Peines perdues, de Nicolas Lebel.
Qu’évoque la rentrée littéraire pour vous ?
La rentrée littéraire, c’est un grand rendez-vous culturel annuel, cher aux lecteurs, qui permet de faire la lumière sur des romans, leurs auteurs, connus ou moins connus, et de découvrir des univers nouveaux. En somme, un rendez-vous précieux pour s’élever grâce à la littérature. Mais je sais aussi que près de 500 romans vont passer entre les mains des libraires et de leur lectorat en un mois. C’est donc la promesse annuelle d’un grand carambolage littéraire avec beaucoup de victimes. J’espère juste ne pas être l’une d’elles.
Que représente une librairie ? Un libraire pour vous ?
Le lieu des rencontres, le lieu des appropriations culturelles positives, le lieu des échanges et des découvertes. Un café, un canapé, et un bon bouquin, entouré de milliers d’autres… Qui ne voudrait pas vivre dans une librairie !
Quant aux libraires, ils sont la passerelle entre nos écrits et les lecteurs et lectrices. Ce sont des passeurs de culture et des créateurs d’intérêt ! Ce sont eux, qui libèrent nos histoires.
Merci Olivier Norek pour avoir pris le temps de répondre à nos questions !!
Propos recueillis par Marina, libraire à Bègles