Vous parlez d’un homme qui, par la lecture, refuse d’ajouter de la douleur au monde. Pensez-vous que la littérature puisse être un acte de résistance ?
Oui, profondément, viscéralement oui. La littérature n'est pas seulement un acte de résistance elle est parfois la seule résistance possible.
La résistance par la littérature se manifeste à plusieurs niveaux. D'abord, elle préserve ce que les bombes veulent effacer : la mémoire. Quand Nabil lit, il maintient vivante toute une tradition, tout un patrimoine que la guerre voudrait réduire en cendres. Chaque livre sauvé est une victoire contre l'effacement culturel.
Ensuite, la littérature est résistance parce qu'elle nous empêche de devenir ce que l'oppression veut faire de nous. Elle nous garde humains quand tout conspire à nous déshumaniser. Elle nous rappelle notre capacité à la beauté quand nous sommes environnés de laideur. Elle nous permet de continuer à aimer quand tout nous pousse à la haine.
Et puis, fondamentalement, la littérature est un espace de liberté intérieure que personne ne peut coloniser. On peut enfermer un homme, on peut l'affamer, mais tant qu'il peut réciter un poème dans sa tête, quelque chose en lui reste libre
Comment est née cette rencontre imaginaire entre un jeune photographe français et ce libraire palestinien ?
Cette rencontre entre Julien, le photographe français, et Nabil, le libraire palestinien, est née d'une question qui me hante depuis longtemps : qu'est-ce qu'un homme bon en temps de guerre ? Comment préserver son humanité quand tout autour de soi s'écroule ?
J'avais besoin de ces deux regards : celui de l'étranger qui découvre, qui témoigne mais qui peut repartir, et celui de l'habitant qui n'a pas le choix, qui vit l'histoire dans sa chair. Cette confrontation entre celui qui documente la douleur et celui qui l'habite me semblait essentielle.
Le personnage de Nabil m'est apparu lors d'un séjour à Rabat. J'y ai rencontré un libraire extraordinaire qui passait ses journées à lire dans sa petite échoppe, entouré de livres jusqu'au plafond. La couverture du roman est d'ailleurs un hommage à cet homme. Ce qui m'a frappé chez lui, c'était cette présence sereine, cette façon d'habiter pleinement le monde par la lecture.
C'est à tous ces résistants silencieux, à tous ces gardiens des mots que j'ai voulu rendre hommage à travers ce roman.
Dans un monde saturé d’images et de violences, que peut encore le mot, le livre ?
Que peut le livre dans un monde saturé d'images et de violence ? Tout. Précisément parce qu'il va à contre-courant de cette saturation.
La violence de l'image est telle qu'elle finit par engendrer une forme d'indifférence protectrice. Le livre, lui, opère autrement. Il nous demande de ralentir, de nous arrêter. Il nous invite à un autre rapport au temps.
Mais le livre fait plus encore : il nous rend notre capacité à imaginer. Dans un monde d'images toutes faites, la lecture nous restitue le pouvoir créateur de notre imagination.
Et puis le livre fait ce que nulle image ne peut faire : il nous donne accès à l'intériorité. Il nous permet d'habiter la conscience d'un autre, de voir le monde depuis sa fenêtre. C'est le miracle de l'empathie narrative. Quand vous lisez sur Nabil, vous n'êtes plus simplement devant lui, vous êtes avec lui, en lui.
Ce que le livre peut encore, c'est nommer avec précision. Là où l'image frappe par sa brutalité muette, le mot cisèle, distingue, nuance. Un bombardement filmé reste un spectacle ; décrit page après page, il devient une expérience vécue de l'intérieur, avec ses odeurs, ses bruits, ses peurs spécifiques.
Le livre peut encore maintenir vivante la complexité quand tout pousse à la simplification. Il peut raconter l'histoire des vaincus, préserver les mémoires effacées, donner voix aux « silenciés », si ce terme existe.
Dans un monde où tout se consume si vite, le livre est ce qui reste. Longtemps après que les écrans se sont éteints, longtemps après que les hashtags ont cessé de circuler, les livres continuent de témoigner. Ils sont la mémoire longue de l'humanité.
Alors oui, dans un monde saturé d'images et de violence, le livre est plus nécessaire que jamais. Non comme une évasion, mais comme le dernier espace où notre humanité peut pleinement se déployer.
Les chapitres sont ponctués par les titres des œuvres que le libraire relit. Comment avez-vous choisi ces livres ? Ont-ils marqué votre propre parcours ?
Ces livres que Nabil relit, ce sont les livres qui le maintiennent en vie. Je ne les ai pas choisis au hasard, mais comme on choisit des compagnons de route pour un très long voyage.
Ces livres forment une constellation qui guide Nabil. Ils sont à la fois son refuge, sa résistance et sa façon de rester relié au monde.
Votre protagoniste est capable de donner un livre à un enfant qui en a besoin, c'est cette transmission que vous souhaitez présenter aussi au lecteur ?
Oui, c'est précisément cette transmission que je souhaitais mettre en lumière. Voyez la beauté de ce qui se joue là : au milieu du chaos, de la destruction, un homme prend le temps de s'arrêter pour un enfant. Il ne lui donne pas seulement un livre ; il lui offre une promesse, un ailleurs, une possibilité.
À travers Nabil, j'ai voulu montrer que la transmission n'est pas un acte passif. Ce n'est pas seulement passer un objet de main en main. C'est créer un pacte, une alliance. Voyez comme il fait promettre à l'enfant de revenir. Il établit une continuité, un lien qui survivra à leur rencontre.
Dans un monde où tant de choses sont détruites, où les liens se défont, où les maisons s'effondrent, cette simple transmission d'un livre à un enfant devient un acte de résistance formidable. C'est affirmer que malgré tout, quelque chose continuera. Que les histoires survivront
Et c'est peut-être ça, au fond, le vrai courage : continuer à planter des graines même quand on n'est pas sûr de voir la récolte.
Quel est votre meilleur souvenir de lecture ?
Mon meilleur souvenir de lecture... C'est étrange comme cette question me ramène immédiatement à l'adolescence, ce temps où les livres nous frappent avec une intensité que nous ne retrouverons peut-être jamais.
La Cicatrice de Bruce Lowery. J'avais quatorze ans, peut-être quinze. J'étais ce jeune exilé, déjà déraciné du Maroc, cherchant à comprendre ma place dans ce nouveau monde qui n'était pas le mien. Et voilà que je tombe sur cette histoire de Jeff, cet adolescent marqué par son bec-de-lièvre, cette différence visible qui le condamne aux regards des autres.
Je me souviens avoir lu ce livre d'une traite, dans ma chambre, un dimanche. Je ne pouvais plus m'arrêter. Ce n'était pas un gros roman, mais il contenait tout un univers. La souffrance de Jeff face à la cruauté des autres enfants me bouleversait profondément. Je n'avais pas de bec-de-lièvre, mais j'avais mon accent, ma différence, cette étrangeté que je sentais en moi et que les autres ne manquaient pas de me rappeler.
Ce qui est fascinant avec la littérature adolescente, c'est qu'elle nous atteint à un moment où nous sommes entièrement disponibles, entièrement vulnérables. Je n'avais pas encore les défenses, les carapaces que nous développons plus tard. J'étais à nu devant ce texte.
Je crois que ce livre a planté en moi cette conviction qui ne m'a jamais quitté : que l'écriture doit être au service des blessures, qu'elle doit donner voix à ceux que l'on n'entend pas. Des années plus tard, quand j'ai commencé à écrire mes propres textes, quelque chose de cette émotion première est resté.
Les grands livres sont comme ça : ils nous accompagnent, ils deviennent une partie de nous. La cicatrice de Jeff est devenue, d'une certaine façon, la mienne aussi. Et peut-être que tout ce que j'ai écrit depuis n'est qu'une façon de tendre la main à cet adolescent que j'étais, seul avec ce livre qui lui révélait sa propre douleur tout en lui montrant qu'il n'était pas seul à la ressentir.