17 février 2026

Interview : Stefanie Delestré, directrice de la collection Série Noire chez Gallimard

L

Léa - rédactrice

/content/dam/cultura-one/actualités/NAV_SMT_ITW-Stefanie-Delestre.jpg

Stefanie Delestré est directrice de la célèbre collection de romans policiers La Série Noire. Dans le cadre du Mois du polar, nous avons pu la rencontrer et lui poser des questions sur son métier, sa passion du polar et son rapport avec les auteurs et autrices qu’elle édite.


Un grand merci Stéfanie de prendre le temps de répondre à nos questions. Pour commencer, pouvez-vous vous présenter en quelques lignes ?

Je travaille dans l’édition depuis plus de 20 ans. J’ai un parcours un peu atypique peut-être car, après un double cursus de commerce et de littérature, j’ai mené un certain nombre de projets éditoriaux (j’ai fondé avec un ami auteur une revue de polar distribuée en kiosques : Shanghai Express ; dirigé avec une amie un dictionnaire des personnages populaires de la littérature ; réédité avec Hervé Delouche les œuvres de Jean Meckert pour les éditions Joelle Losfeld ; etc…) et participé à beaucoup d’autres (une petite collection nommé Suites Noires, dirigée par JB Pouy ; dirigé la collection Le Poulpe, fondé les Habits Noirs avec Clémentine Thiebault, Marc Villard et JB Pouy, une association organisatrice de nombreux évènements liés au polar et au roman noir…) en alternant avec des petits boulots pas toujours très intéressants pour payer mes factures. En 2012, j’ai eu l’opportunité de rejoindre les éditions Albin Michel, où j’ai rencontré des gens formidables qui m’ont beaucoup appris. Et en 2017, j’ai eu la très grande chance de me voir confié par Antoine Gallimard, les rênes de la Série Noire.

 

Vous êtes directrice de la collection Série Noire chez Gallimard. Parlez-nous de votre métier. En quoi consiste-t-il ?

Il y a de nombreux aspects dans ce métier, je vais donc essayer de faire simple et concis.

- D’une part mon rôle est d’aider les auteurs à mener leur projet littéraire le plus près possible de ce qu’ils ont imaginé, de faire correspondre le plus parfaitement possible ce qu’ils veulent et pensent raconter avec ce que le lecteur lit et comprend.

- De m’assurer ensuite que chaque étape de la fabrication à la commercialisation se déroule sans accroc. Cela va du choix de la date de sortie, à la fabrication du livre, son illustration de couverture, aux documents que l’on communique à nos représentants auprès des libraires, aux stratégies marketing s’il y a lieu, aux informations dont pourrait avoir besoin l’attachée de presse, etc... Il y a de très nombreux métiers qui assurent la vie d’un livre, et je dois veiller à ce que tous les gens qui y participent ait tout ce dont ils ont besoin pour, à leur tour, donner au livre la meilleure chance d’être lu et mis en valeur auprès des lecteurs.

- Je dois également rester en contact avec les auteurs, tous, assez régulièrement, pour savoir où ils en sont de leurs projets, comment ils avancent, s’ils ont besoin d’aide. ET évidemment, quand le livre vient de sortir, leur donner un maximum d’informations fiables sur la vie de leur livre.

-Il y a également tout un aspect de réflexion plus générale sur la ligne éditoriale de la collection : quel type de texte y publier ; la place que l’on réserve à chaque aire géographique ; l’équilibre que l’on cherche entre les romans noirs et les thrillers, des romans de facture plus classique et d’autres plus singuliers, certains plus faciles à lire et d’autres plus exigeants… Il faut pouvoir essayer de satisfaire une grande variété d’envies de lecture. Et donc, bien sûr, je passe beaucoup de temps à lire les manuscrits que l’on reçoit. Ceux des auteurs de la collection mais aussi ceux d’auteurs qui deviendront, peut-être, des auteurs de la collection !

 

Présentez-nous la collection Série Noire à travers ses auteurs phares.

C’est une question plus compliquée qu’il n’y parait car la collection compte plus de 3000 titres. Certains très connus d’un large public car le cinéma a beaucoup contribué à leur notoriété : je pense là à Raymond Chandler, Dashiell Hammett, William R. Burnett, David Goodis, Hunter S. Thompson, Teri White ou encore Albert Simonin et José Giovanni sans oublier Jean-Patrick Manchette … mais en faisant l’impasse sur tellement d’autres, et surtout sur nos romanciers actuels : Caryl Férey, DOA, Marin Ledun, Elsa Marpeau, Dror Mishani, Déon Meyer et Jo Nesbo… Je demande pardon à ceux que je ne cite pas et qui méritent pourtant tout autant que les autres de figurer dans cette énumération…

Vous avez pris les rênes de cette collection mythique en 2017. Qu’avez-vous ressenti ? Qu’avez-vous apporté à la collection depuis votre arrivée ?

Evidemment, une grande fierté. En 80 ans, la collection n’a eu que 5 directeurs(ice), et je suis la première femme. Mais assez vite, une fois que j’ai mis les mains dans le cambouis, je n’ai plus trop eu le temps de m’appesantir sur ce sujet. Je connaissais avant d’arriver la plus grande partie des auteurs français de la collection, avec qui je continue de travailler aujourd’hui. Nos routes avaient déjà eu l’occasion de se croiser et j’avais même déjà travaillé avec certains, pour le Poulpe notamment, ça facilite grandement la mise en route !

Ce que j’ai apporté depuis mon arrivée ? un peu de rigueur et de régularité dans l‘organisation de la collection. Le réveil de La Noire qui accueille des titres moins polar et plus roman noir. Les rééditions d’auteurs importants (mais parfois trop peu connus) du fonds… quelques nouveaux venus dont j’espère qu’ils deviendront eux aussi des piliers de la collection.

 

Comment choisissez-vous les auteurs avec lesquels vous souhaitez travailler ?

D’abord, je travaille avec les auteurs qui font déjà la collection. Ca me parait essentiel de respecter les travail des éditeurs et surtout les auteurs qui étaient là avant moi. La Série Noire a une image extrêmement forte auprès des auteurs, et en général, ceux qui publient dans cette collection n’ont pas tellement envie d’aller voir ailleurs. Lorsque je suis arrivée, il n’y avait donc pas beaucoup de place pour des nouveaux venus.

Néanmoins, les quelques auteur(e)s qui ont rejoints la collection ont tous en commun d’avoir écrit un roman qui a retenu mon attention, et celle de mes collaborateur(e)s, un projet littéraire solide, et un caractère joyeux et agréable. Je ne travaille qu’avec des gens sympas en plus d’être talentueux.

 

La collection est graphiquement identifiable en librairie. Comment choisissez-vous les photos pour les couvertures ?

On doit à une femme, Germaine Gibard, et non à Picasso ou Dali comme on l’entend parfois, la maquette d’origine, noire et blanche puis noire et jaune, qui a fait beaucoup pour l’identification de la collection. Mais depuis 15 ans, c’est Martin Corbasson (sous la houlette de notre directrice artistique Anne Lagarrigue) qui a la main sur les couvertures. On parle du livre ensemble, on évoque des pistes de travail, il travaille beaucoup pour me proposer des images que l’on sélectionne ensemble… et que l’on soumet ensuite à l’auteur.

/content/dam/cultura-one/actualités/NAV_SMT_Logo-Serie-Noire.jpg

Le mois de mars c’est le mois du polar chez Cultura. Parlez-nous de votre passion pour le polar.

J’ai toujours lu beaucoup, tout, et longtemps sans avoir conscience des genres auxquels appartenaient (ou pas) les romans que je lisais. Le « polar » en tant que tel, je m’y suis consacrée à la fac…Et ça a été le début, en même temps que j’étudiais le genre, d’une découverte plus systématique.

J’ai des goûts très éclectiques, je peux lire un gros thriller un peu gore comme ceux de Jo Nesbo, mais aussi des petits polars historiques d’ambiance comme ce que fait Olivier Barde-Cabuçon. Mais ma préférence va, je l’avoue, plutôt aux romans noirs qui ont une dimension politique et sociale, toujours critique, et qui posent plus de questions qu’ils ne résolvent d’énigmes. Et dans cette veine, la Série Noire est une mine d’or : Marin Ledun, Caryl Férey, Macodou Attolodé, Thomas Bronnec pour les derniers Français parus (ou à paraitre très bientôt) ; Dror Mishani, Deon Meyer, Marto Pariente, Saïd Khatibi pour les auteurs étrangers de la collection. Sans compter tous les formidables auteurs du fonds : il faut lire absolument Dashiell Hammett, David Goodis, Don Tracy, Horace McCoy, Jean-Patrick Manchette, Jean Amila, José Giovanni… dont on trouve les titres en Folio et depuis peu, dans des traductions nouvelles ou révisées, dans les jolis Classiques de la Série Noire, ce format semi-poche consacré comme son nom l’indique aux classiques de la collection.

J’ai aussi une affection très marquée pour les livres qui ne rentrent pas dans les cases (y compris celles du polar), et là aussi, la Série Noire me gâte : Le cerveau du Nabab de Curt Siodmak (qui ressortira dans les Classiques l’an prochain), Le Lézard lubrique de Melancholy Cove de Christopher Moore, Le Sabbat dans Central Park de William Hjortsberg, La baleine scandaleuse de John Trinian… et j’en oublie tellement ! Marie Caroline Aubert, l’éditrice en charge des auteurs étrangers de la collection, et moi prenons plaisir à alimenter cette veine qui s’exprime dans la collection La Noire : j’y publie Sébastien Gendron dont Python vient de sortir ; Sébastien Rutès dont Le Syndrome du cordonnier va bientôt sortir ; Marie Caroline nous a fait découvrir dernièrement JB Schmidt et son inénarrable Kalmann

Je lis aussi beaucoup en dehors de la Série Noire.

Qu’est-ce qu’un bon polar selon vous ?

Je vais faire une réponse de normande (que je ne suis pas !) : ca dépend… de votre humeur, des gens, du talent des auteurs… de mille paramètres.

Parfois, on a envie de lire un roman dont on connait déjà certains personnages, qu’on retrouve comme des copains, et dans ce cas, évidemment, la série et ses récurrents, c’est l’idéal. D’autres fois, on a envie d’être bousculé, et là au contraire, la série, c’est la dernière chose à lire. D’autres encore, on aime bien se laisser embarquer dans la mécanique implacablement réglée d’un roman policier un peu old fashion et classique ; ou encore de romans bien noirs, qui mettent de l’acide sur les plaies et montrent l’humanité sous son jour le moins enviable.

Un bon roman, c’est un roman qu’on n’a pas envie de lâcher quelles que soient les raisons et qui que l’on soit !

 

Qu’est-ce que le roman noir ? Y a-t-il une définition possible ?

(J’ai déjà répondu un peu plus tot à cette question, plus ou moins…)

 

Pour finir, avez-vous un récent coup de cœur à nous faire partager ?

Des coups de cœur je n’ai que ça ! le premier roman de Macodou Attolodé, qui se déroule en Casamance ; celui de Marin Ledun, qui nous emmène aux Marquises ; celui de Caryl Férey qui met le cap sur les îles Féroé… j’adore aussi, dans des genres très différents, les romans de Marto Pariente et Saïd Khatibi, deux nouveaux venus dans la collection. Et puis Sébastien Gendron, et Sébastien Rutès

C’est inhumain d’avoir à choisir parmi les titres que je publie !

Sinon, je suis en train lire Bastion de Jacky Schwartzmann, qui me fait beaucoup rire.  J’attends avec impatience le prochain Sophie Hénaff, dont j’ai été l’éditrice chez Albin Michel, et dont je reste fan ; j’avais adoré Les Dames de guerre de Laurent Guillaume qui est sorti en poche il n’y a pas très longtemps je crois ; il y a Séverine Chevalier et Fabrice Tassel, tous les deux publiés par la Manufacture des Livres, Frédéric Paulin et Jurica Pavicic, par les éditions Agullo, qui m’attendent sur ma table de nuit et qui n’en bougent pas car je sais que je vais me régaler !

 Ah oui, et j'allais oublier Richard Krawiec, auteur américain de formidables romans noirs (publié par les indispensables éditions Tusitala) ... Croire en quoi, le dernier, est une pépite ! Si vous ne connaissez pas, précipitez-vous!