03 décembre 2025

Interview Etienne Davodeau : Là où tu vas Grand Prix RTL de la BD 2025

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Léa - rédactrice

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Etienne Davodeau remporte le Grand prix RTL de la BD 2025 pour sa bande dessinée Là où tu vas.

Figure majeure de la bande dessinée documentaire, on doit à Etienne Davodeau des ouvrages marquants comme Les Ignorants ou Le Droit du sol, qui mêlent récit personnel et réflexion sur notre monde. 

Avec Là où tu vas, il signe un album singulier, consacré à l’accompagnement des personnes atteintes de troubles cognitifs, inspiré par le métier de sa compagne Françoise. Ce projet, mûri de longue date, explore avec sensibilité et précision un sujet souvent perçu comme difficile, en y apportant lumière et humanité.


Aux origines d’un récit intime


Il aura fallu 2 ans pour créer Là où tu vas mais cette BD, vous y pensiez depuis déjà un moment. Racontez-nous, comment est né concrètement ce projet ?

Françoise, ma compagne, exerce depuis une quinzaine d’années ce beau métier qui consiste à accompagner les personnes atteintes de troubles cognitifs, comme la maladie d’Alzheimer. Ce qu’elle me raconte de ses journées me semble depuis longtemps utile et intéressant à partager. Mais il m’a d’abord fallu convaincre Françoise d’entrer dans un de mes livres en tant que personnage !


Là où tu vas : Voyage au pays de la mémoire qui flanche

Là où tu vas : Voyage au pays de la mémoire qui flanche

Etienne Davodeau - 24.0€

Elle s'appelle Françoise Roy. Son métier consiste à accompagner les personnes atteintes par la maladie d'Alzheimer et leurs proches dans leur vie quotidienne. Étienne Davodeau trouve que c'est là un métier passionnant. Alors il a demandé à Françoise de lui raconter au plus près les heures et les journées qu'elle passe dans l'intimité de ces femmes et ces hommes pour qui la qualité de l'instant présent est essentielle. Il lui a dit : "Là où tu vas, chaque jour, tu seras mes yeux et mes oreilles". L'idée est de raconter au plus près la singularité de ces existences au pays de la mémoire qui flanche tout en préservant l'intimité des personnes concernées. La bande dessinée peut faire ça. Un détail qui n'en est pas un donne une intensité particulière à ce récit : Françoise et Étienne vivent ensemble depuis longtemps. Depuis toujours, elle est sa première lectrice. Il sait qu'il n'aurait pas pu faire un livre comme celui-ci avec quelqu'un d'autre. Ce livre sera aussi, d'une certaine manière, un épisode de leur vie de couple et donc aussi le plus intime de ses récits. Comment côtoyer des gens qui ne vont pas forcément se souvenir de vous ? Que faire pour leur faciliter la vie au quotidien ? Grâce à Françoise, Étienne Davodeau nous donne à voir le quotidien de ces personnes malades, de leurs proches et de celles et ceux qui les accompagnent pour éclairer ce sujet dont l'importance ne cesse de croitre avec le vieillissement de la population.
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Votre compagne Françoise est le personnage principal de la BD. Avant Là où tu vas, aviez-vous l’habitude de la dessiner en dehors de vos albums ?

C’est arrivé une fois, dans Le droit du sol (2021), où je raconte ma traversée à pieds d’une partie de la France. Elle m’avait rejoint pour quelques jours lors de la traversée du massif du Morvan. Mais nos amis me disent souvent qu’à chaque fois que je créé un personnage féminin, c’est toujours un peu Françoise !

 

Comment votre compagne a-t-elle perçu les premiers dessins que vous lui avez présentés ?

L’idée était que je confie à des personnages de fiction des situations réelles vécues par de vraies personnes que Françoise accompagne, mais qui, à cause de leur pathologie, n’auraient pas pu me donner leur accord pour être dessinées. Elle était donc très attentive à la précision de ce que je racontais et dessinais tout en veillant à ce que mes personnages soient vraiment des personnages fictifs. Cet alliage de distance et de proximité était très intéressant à mettre en œuvre.

 

Vous êtes habitué à vous documenter sur le terrain pour vos BD. Cette fois vous êtes resté en retrait pour préserver l’intimité des personnes aidées. Comment avez-vous fait ?

En effet, pour la première fois pour réaliser un livre de non-fiction, je suis resté dans mon atelier. Et c’est Françoise qui me racontait en détails ce que j’allais dessiner. Tout ça a nécessité des heures et des heures de discussion très précise. Il s’agissait de rendre compte de ces situations au mot et au geste près. C’était passionnant !

 

Qu’est-ce qui a nourri la création graphique des personnes aidées par Françoise, puisque l’idée était de toutes les transformer ? Comment ont-elles pris forme ?

Je les ai imaginées très librement, en tant que personnages de fiction. Seuls leur âge et leur genre devaient correspondre aux vraies personnes concernées.


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Mettre de la douceur dans la maladie


Votre BD traite d’un sujet particulièrement difficile. Elle est pourtant particulièrement lumineuse. Comment met-on de la douceur dans cette maladie qui fait peur ?

Effectivement cette maladie nous effraie tous, parce qu’on pense immédiatement aux dégâts qu’elle entraîne sur la mémoire, sur l’autonomie.

Notre démarche pour ce récit – qui est précisément celle de Françoise au quotidien – a été de nous concentrer au contraire sur les facultés que la maladie préserve. L’idée est alors de les identifier, de les comprendre et de les faire fructifier autant que possible, pour permettre à la personne malade vivre le mieux possible le plus longtemps possible. Effectivement, c’est une démarche fondamentalement positive, tout en ne sous-estimant jamais la gravité de ces pathologies.

 

Portez-vous un regard différent sur les personnes atteintes de pathologies neuro-dégénératives comme la maladie d’Alzheimet depuis Là où tu vas ? Et sur la vieillesse ?

Je fais aussi ces livres-là pour apprendre, c’est un peu égoïste ! Et là, avec Françoise, j’ai beaucoup appris sur ces pathologies, mais surtout sur ce qui est possible encore malgré tout. Ainsi, on comprend que, bien accompagnée, une vie digne est possible très longtemps. La vieillesse, et plus généralement le temps qui passe, est un sujet de préoccupation légitime, pour chacune et chacun d’entre nous. Je pars d’un principe assez simple : sur ce qui nous inquiète, renseignons-nous, pour l’aborder de façon plus lucide et plus consciente. Plus librement aussi, sans doute.

 

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre BD ?

J’aimerais qu’à la lecture de Là où tu vas, on comprenne cette chose simple : les personnes atteintes par des pathologies neuro-dégénératives comme la maladie d’Alzheimer, restent d’abord des personnes comme vous et moi. Elles gardent intacts leurs droits, leur dignité et leur humanité. Au-delà des effets effrayants de la maladie, c’est à nous de garder le contact avec elles en adaptant notre posture, nos mots et l’environnement. Les clés que nous donne Françoise dans le livre peuvent, à leur mesure, servir à ça. Et si c’est le cas, ce livre aura joué son rôle et j’en serai heureux.

 

Noémi

Noémi

Cultura Champniers

La où tu vas
Encore une belle pépite de Davodeau ! Ce récit quasi intimiste est très inspirant. De plus, la collaboration entre l'auteur et sa femme donne un résultat touchant mais pas mièvre, réel mais pas cru. J'ai beaucoup aimé !
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Grand Prix RTL de la BD 2025


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Que représente pour vous le Grand Prix RTL de la BD ?

Ça fait plus de trente ans que je publie des livres et vous aurez compris que Là où tu vas est une étape singulière dans mon travail. C’est un récit ambitieux et assez différent de mes précédents ouvrages. Alors lui voir décerner le Grand Prix RTL est un évènement très important et très gratifiant à mes yeux. J’espère que grâce lui, et grâce à RTL, de nombreuses personnes touchées dans leur entourage immédiat par ces questions ou simplement curieuses de se documenter à ce sujet entendront parler de ce livre. J’adresse aux membres du jury mes remerciements sincères. Ils prouvent par ce choix que la bande dessinée est un art vivant en pleine évolution qui peut explorer tous les sujets.

 

Enfin, pour finir, avez-vous un récent coup de cœur à nous conseiller ?

Je vous conseille un roman :  Du même bois, de Marion Fayolle, qui est par ailleurs une excellente autrice de bande dessinée. Je suis très admiratif de sa capacité à changer de mode d’expression, tout en gardant cette même élégance, cette même subtilité poétique. Lisez Du même bois et tous les autres livres - de bande dessinée ou pas - de Marion Fayolle !