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En 2010, elle fut la toute première
auteure-compositrice-interprète
admise à la très prestigieuse villa
Médicis. Ce qui fit grincer des dents :
des représentants de la musique
contemporaine adressèrent une lettre
ouverte de protestation au ministre de
la Culture (1) , tandis que sur le Net la
polémique se doublait d'insultes...
Réactions d'autant plus curieuses que
Claire Diterzi est à l'inverse de la
facilité : une tête chercheuse qui ose
décloisonner, innover, se mettre en
danger. Elle est même sans doute
l'artiste la plus singulière et la plus
audacieuse de la chanson française.
L'avantage avec Claire Diterzi c'est qu'elle crée en bousculant la
musique. Et comme forcément elle a de la voix et d'avantage, il fallait
bien qu'un jour elle retourne le monde de la musique. C'est le cas de 69
B.P.M., projet total hors norme et sans précédent dont l'onde de choc se
répercute de l'infiniment petit son à sa grande théâtralisation: pour quoi et
pour qui joue-t-on ? A quoi sert un disque aujourd'hui? Qu'est-ce que
l'essence de la musique ? Entièrement produit par l'auteur qui vole
désormais de ses propres ailes, ce nouveau projet (et surtout pas
seulement album) libère la juste mesure d'une énergie dévastatrice. Peu
après les souffrances sublimes d'une femme cassée (Le salon des
refusées, 2013), l'heure est au coup de poing : je suis une femme qui a des
couilles et je viens tout péter. C'est comme un deuxième round de combat
à la motivation vengeresse - rien de moins qu'un retour aux sources pour
cette punk de naissance.
Dans un environnement sonore neuf (et composé en grande partie sur
les textes endiablés du dramaturge argentin Rodrigo Garcia), plus rock
que pop et plus pop que rock, miné de tubes explosifs, on retrouve le coeur
battant de la chanteuse mais en plus fort, plus loin : ça cogne, ça claque, ça
tonne, ça hurle, ça pulse, ça groove (ça pleure et ça se calme aussi parce
qu'il faut bien vivre, mais ça ne rêve plus d'amour). A la tête d'un groupe
de rock monté exprès pour l'occasion, elle y apparaît comme on la rêve :
insaisissable, plurielle, à la fois femme enfant et femme fatale,
déglinguant l'académisme à coup de bottes au cul, géniale et contrôlant le
détail, cherchant sa note dans l'angle, sans dieu ni maître, imposant sa
propre loi d'un son éloquent et contenu, entre la Gibson et le Ukulélé. Très
généreuse, donc. Forte et tendre. Epurée et remontée à bloc - fallait pas la
chercher.
En 2014, la compositrice tient un journal de bord envoyé chaque mois
ou presque aux directeurs de théâtre. Sobrement intitulé « Journal d'une
création », il constitue la matrice du projet : elle y expose ses textes,
dessins, collages et photo-montages personnels, souvenirs qui se
répondent, correspondent entre eux afin que « les gens comprennent ce
qu'(elle) raconte dans (ses) chansons ». L'écriture fournit une partition de
l'oeuvre en cours : les chansons sont visuelles, pensées en fonction de leur
place en salle, imaginées selon les réactions qu'elles produiront sur scène.
69 B.P.M. est en train de naître. La musique ne se suffit plus à ellemême.
L'art s'y veut total : théâtral, littéraire, visuel, sonore,
cinématographique aussi puisque toutes les chansons auront un clip, et
tous les clips seront diffusés en 2015. Là encore une révolution est en
marche : l'album existera, mais en dernier. La dématérialisation du disque
a commencé en vue d'un surinvestissement scénique. Retour de la
musique à sa source : physique, humaine, vivante. Pour découvrir le son,
pas d'autre moyen que de venir au concert.
S'agit-il vraiment d'un concert, alors ? Oui, mais sur plateau. Un
concert sur un plateau de théâtre. De la même manière que Rodrigo
Garcia est « un écrivain de plateau » ou qu'il existe une danse, un théâtre
contemporains, Claire Diterzi travaille à faire de la musique un art
plastique qui n'existe que sur scène. Elle se rêve en chanteuse de chanson
contemporaine, trop à l'étroit dans la statique maquette d'un disque. Non
seulement sa musique est visuelle, mais visionnaire : elle implique une
réelle participation de l'auditoire, comme si la « diva en éternel
développement », en nous faisant communier à son oeuvre sous quatre
espèces (journal, clips, spectacle et disque) nous invitait à créer notre
propre voyage sous un ciel impossible à contenir. L'horizon n'est pas
mort. Le temps des Grandes Découvertes revient et notre guitare-héroïne
se tient debout à la proue du navire.
Patrice Pluyette.