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On demande souvent à Céline Moinet ce qui l'a poussée à devenir hautboïste. Il lui fallait un instrument à vent. Ni cuivres, ni cordes, ni piano. « J'ai commencé par la flûte à bec, comme tout le monde. Jusqu'à ce que je passe au hautbois à sept ans, je ne connaissais pas du tout cet instrument. » Ses parents ne l'ont en aucun cas influencée. « Aujourd'hui encore, je constate que le hautbois est peu connu. C'est peut-être dû à sa grande complexité », explique l'artiste française. Du vivant de Johann Sebastian Bach, l'instrument était très en vogue dans les cours princières et dans la musique sacrée. Le répertoire sacré et profane qui a été préservé dans de nombreux pays d'Europe, notamment en Saxe et en Thuringe, en Allemagne centrale, en témoigne. « C'est avec les cantates de Bach que tout a commencé pour moi. Elles constituent une source musicale riche et exigeante pour les hautboïstes, l'essence même de son oeuvre. On peut considérer le hautbois comme un narrateur dans ses compositions. » Sur son nouveau CD, Céline Moinet associe des mouvements de cantate à des concertos qui présentent un défi particulier : « d'une virtuosité technique extrême, avec des passages d'une élaboration interminable, ne laissant guère le temps de reprendre son souffle ». Elle pense notamment au Concerto en ré mineur BWV 1059, reconstitué à partir de fragments. Cette oeuvre impose aux hautboïstes des exigences techniques et physiques considérables. Bach prend son temps, plus que la plupart des autres compositeurs, Céline Moinet en est convaincue. Elle était encore enfant lorsqu'elle a entendu pour la première fois le Concerto de Marcello, avec son célèbre deuxième mouvement dans l'arrangement de Bach. Elle a longtemps rêvé de jouer ce concerto elle-même. « J'y associe de forts souvenirs d'enfance. » Il s'agit de son quatrième CD et du premier que la hautboïste soliste de la Staatskapelle de Dresde enregistre avec orchestre. La question de l'accompagnement l'a préoccupée très tôt. Elle devait se poser des questions telles que : « Qu'est-ce qui me semble le plus juste, qu'est-ce que la musique exige ? Werner Erhardt, directeur de l'orchestre l'arte del mondo, a longuement travaillé avec moi sur le programme. Il m'a fait de nombreuses suggestions pertinentes. Nous avons progressivement trouvé un terrain d'entente », se souvient Céline Moinet en évoquant l'élaboration de son interprétation, un processus qui l'a convaincue d'une chose : « Bach est le plus difficile. Peut-être que je le jouerai différemment dans vingt ans. L'interprétation que j'en ai aujourd'hui est une étape de mon parcours. Elle révèle mes forces, mais aussi mes doutes, ma quête permanente. » Elle connaît bien le monde de l'enregistrement, mais même ici, Bach est différent. « Quand on joue cette musique, on repousse ses limites insoupçonnées », explique Céline Moinet. Elle suscite sans cesse de nouvelles réflexions sur l'interprétation, notamment sur l'ornementation. L'orchestre l'arte del mondo utilise des archets baroques, fidèles à la tradition. « Nous pensons que notre style de jeu nous a permis de nous rapprocher au plus près de Bach. » Dans la Sinfonia d'ouverture de la cantate « Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen » BWV 12, datant de la période de Weimar de Bach, le hautbois déploie un passage d'une éloquence bouleversante. Les quatre mots du titre révèlent leur sens à travers les images que brosse la musique. Le hautboïste perçoit un autre exemple de cette rhétorique musicale accomplie dans « Ich hatte viel Bekümmernis » BWV 21 : « Dans cette cantate, Bach atteint une intensité et un élan dramatique qui rappellent ses grandes oeuvres. » L'oeuvre de Bach est riche en interrelations. Des mouvements de concerto sont intégrés à des cantates et inversement. Bach réécrivait souvent des concertos et n'avait aucune difficulté à les adapter à de nouveaux instruments solistes, selon les besoins, comme ce fut le cas pour son Collegium Musicum de Leipzig, qu'il dirigea à partir de 1729. Le processus de gestation est généralement difficile à reconstituer, et c'est le cas du Concerto en fa majeur BWV 1053a. On le connaît aujourd'hui sous le nom de Concerto pour clavecin en mi majeur BWV 1053, mais il a peut-être été écrit à l'origine pour hautbois ou hautbois d'amour. Le mouvement lent central correspond à l'aria « Stirb in mir, Welt » de la cantate BWV 169. Céline Moinet est enchantée par ce Concerto sicilien « en raison du contraste d'atmosphère entre le lyrisme du hautbois et les accords mélancoliques de l'orchestre ». Le Concerto en la majeur BWV 1055, qui a probablement été composé initialement pour hautbois d'amour puis adapté au clavecin, offre une nouvelle perspective sur l'oeuvre de Bach. « Bach a fait un usage remarquable du hautbois d'amour et de sa sonorité chaude et profonde dans nombre de ses cantates. Ici, il brille dans une pièce vive, caractéristique de l'instrument. » Céline Moinet occupe son poste actuel de hautboïste soliste depuis 2008. Elle est professeure à la Haute École de Musique de Dresde depuis 2013. Parallèlement, elle mène des projets comme cette série. Comment parvient-elle à tout concilier tout cela et à préserver sa vie privée ? « L'organisation est indispensable, bien sûr. Mais tout est lié, chaque chose en appelle une autre, elles s'enrichissent mutuellement. La routine n'a pas sa place dans notre métier. Après les études, les auditions, les concours, je suis entrée dans une période plus calme. Le moment est venu d'approfondir les choses. C'est tout l'intérêt des projets en solo. » Professeure Moinet a également lancé un festival de hautbois au sein de sa Haute École. Elle souhaite favoriser les échanges. « Je ne le perçois presque pas comme une contrainte, car j'y prends énormément de plaisir. » Pour autant, elle estime devoir se fixer des limites. Céline Moinet ne s'accorde pas de longues pauses. Deux semaines en été, c'est son maximum, dit-elle, mais même cela ne suffit pas toujours à la détendre, « car il n'est pas facile de rompre le rythme ». Elle préfère se consacrer à une activité, ce qui correspond à son amour du sport, comme le semi-marathon. Cela lui permet de se vider la tête. Elle passe beaucoup de temps à étudier les partitions, à lire le répertoire et à enregistrer. « Cela m'enrichit. Bach est la rencontre la plus humaine que j'aie vécue en musique. Sa musique inspire confiance. C'est une musique dans laquelle je cherche à adoucir la dureté du hautbois moderne et à introduire des sonorités sombres et feutrées. » Céline Moinet est artiste exclusive pour le hautbois et le cor anglais chez Marigaux à Paris. « Dès mon plus jeune âge, je jouais sur un instrument Marigaux. Ce qu'il y a de mieux, c'est sa flexibilité, la chaleur de son son. » Elle connaît la richesse particulière du hautbois baroque, en a joué elle-même et apprécie la technique de jeu spécifique. « Mon propre hautbois, celui que je joue jour après jour, en concert, à l'opéra, est comme un compagnon, presque une extension de moi-même. C'est un instrument avec lequel je peux tout faire », explique l'artiste, évoquant son attachement à son instrument dans ce dernier projet consacré à Bach. « Après tout, ce sont toujours des reconstructions. » Céline Moinet est très heureuse de son registre aigu. Elle apprécie sa brillance particulière. « Cela tient à ma constitution physique, à ma prédisposition pour la voix de soprano. » Ce n'est pas chose facile, car la perce conique du hautbois rend le son de l'instrument plus fin dans les aigus. « Je lutte constamment contre la nature même de l'instrument. » L'anche double est une autre raison de la complexité de la production sonore. Un simple morceau de matière d'environ un centimètre de long suffit à créer la résonance. L'ouverture de l'anche est minuscule, « presque paradoxal vu la taille de l'instrument ». Céline Moinet pourrait nous en dire bien plus sur sa musique et sa relation avec son instrument. Pourquoi, alors, a-t-elle choisi le hautbois ? « Mon jeu témoigne de mon amour pour cet instrument, de sa sonorité, de sa dimension sentimentale et de son timbre chantant. » Son nouveau CD apporte une réponse convaincante à cette question.