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Le premier album de titres inédits de The Yummy Fur depuis plus de 25 ans se révèle séduisant et ambigu ; c'est une traversée effrénée de scènes puisées dans l'art, le mythe, la vie réelle et l'imaginaire, un ensemble plein d'esprit façonné à partir d'éclats étincelants. La formation originale du groupe - emmenée par le chanteur, auteur-compositeur et guitariste John McKeown entre 1992 et 1999 - a évolué, passant de chansons percutantes aux allures de dessins animés à des morceaux plus inquiétants, influencés par Eno et Cale, peuplés de personnages issus de la vie de McKeown à Glasgow ainsi que des films, livres et poèmes à travers lesquels il menait une existence parallèle. 'Everybody Talks About The Weather' s'amuse à exploiter chaque incarnation passée du groupe comme un matériau de choix pour un collage audacieux : un foisonnement de sons et d'idées coexistant simultanément, se dévoilant tour à tour avant de se replonger dans l'ombre.
Enregistré par le trio fondateur - McKeown, Brian MacDougall (guitare) et Paul Thomson (batterie) - 'Everybody Talks About The Weather' arrive 17 ans après la reformation du groupe pour des concerts sporadiques, et sept ans après la sortie de 'Piggy Wings' (Rock Action), une compilation faisant office de best-of. Composé de dix titres sans le moindre temps mort, l'album est aussi dense et vital que leurs meilleures chansons, tout en bénéficiant d'une clarté sonore inédite qui met en pleine lumière leurs ambiguïtés.
L'album s'ouvre sur « Cogs », une interrogation intérieure aux allures de défi. Alors que McKeown met en scène un affrontement entre son ça et son moi, la tension monte entre des lignes de guitare aux accents conversationnels et des répétitions minimalistes, entre une mélodie chantonnée presque taquine et une menace réelle et palpable. Les membres du groupe se retrouvent à l'unisson avant de se désolidariser, maintenant un sentiment authentique de danger tapi dans l'ombre tout au long du disque - à l'exception, peut-être, de « Headphones », un morceau plus détendu où McKeown tire une réflexion existentielle du néant alors qu'il attend quelqu'un dans sa voiture (« J'aurais dû prendre un livre... / Mes oreilles saignent à cause de la compression de ton album »).
Les chansons sont un feu d'artifice de références : « Unity Over Europe » est une pièce en deux actes d'une complexité malicieuse consacrée aux soeurs Mitford - Diana, Unity et Nancy, clin d'oeil au répertoire de YF - où des détails biographiques tragiques se heurtent à des allusions à Thomas Pynchon et Francis Bacon. L'oeuvre de Pynchon est également convoquée pour « Blue Sunshine », un morceau qui télescope tueurs de masse en milieu scolaire, tueurs en série et ratés de fiction (« Fast forward to Compton/Fast forward to Pynchon/Fast forward to Columbine »), le tout porté par des lignes de guitare au son saturé, aussi provocatrices et insolentes qu'un adolescent suffisant. Le titre anodin de « My Lasagne » dissimule une chanson qui évolue simultanément à travers plusieurs époques : une visite devant *Guernica* avec cinquante personnes tournant le dos au portrait de Dora Maar ; l'époque où Picasso peignait ; le musée Reina Sofía et les rues sales du quartier de Malasaña ; des musiciens bâtisseurs de mythes et les mythes eux-mêmes, qui s'entremêlent et se toisent avec une ironie goguenarde.
Entre des mains moins habiles, tout cela aurait pu paraître laborieux, mais cette profusion culturelle est une seconde nature pour The Yummy Fur, qui transforme cette matière première en chansons étranges, sexy, drôles et absurdes. Le sens n'y est ni aisément saisi ni réduit à plat. L'essai de Susan Sontag, *Contre l'interprétation*, a accompagné McKeown durant l'écriture de l'album ; l'auteure y est paraphrasée dans « Semolina Ballerina », morceau qui justifie l'ambiguïté artistique. Le rythme « motorik » de Thomson propulse un enchevêtrement de phrases instrumentales en aller-retour - incluant une intervention nerveuse au saxophone - illustrant la vanité de vouloir tirer une conclusion définitive d'une action répétée. « Écoute la toute première chose qui te vient à l'esprit », ordonne directement Sontag (par la voix de McKeown), avant de glisser obliquement : « L'interprétation est une conversation dans un lit défait. »
L'album propose deux portraits plus ciblés, ou du moins la version qu'en offre The Yummy Fur. « Wanda » fusionne la vie de la cinéaste Barbara Loden et celle du personnage éponyme de son long métrage semi-autobiographique de 1970, Elia Kazan - alors époux de Loden - venant s'ajouter à la galerie d'hommes peu recommandables peuplant le film. C'est un mélange d'adaptation et de critique avant-gardiste, où les jeux de mots et la prononciation maniérée de McKeown reflètent l'entrelacement de la réalité et de la fiction au sein du morceau. La chanson-titre se compose d'une série de vignettes et d'impressions tirées de la vie du cercle proche du groupe dans les années 90, érigeant le peintre Mac McNaughton en une sorte de meneur de jeu falstaffien. Tout comme pour *Piggy Wings* et le récent single « New T-Shirt », c'est McNaughton qui a réalisé la pochette de *Everybody Talks About The Weather* ; à l'instar de la musique de l'album, cette image d'une jeune fille pudique en robe blanche constitue un amalgame singulier de styles, de suggestions et de références insaisissables, comme aperçues dans un musée d'art au cours d'un rêve.
L'album s'achève sur deux interprétations d'une même frustration. « King of Nothing » est ce qui se rapproche le plus du sludge-rock chez The Yummy Fur : le groupe se fond dans une brume poussiéreuse et morne tandis que McKeown se noie dans la lassitude de ses tourments personnels (« Deux pulls sur le dos à Babylone / Et pour seule compagnie, des chats ») et dans la chute de ses héros (Rowlands, Duvall, Munro). La majeure partie de la crasse apparente est balayée pour « Say Hello », une évocation inhabituelle de l'ouverture des fenêtres après une « nuit noire de l'âme ». Ici, la situation reste froide et dure (« Quand le soleil brûle d'or, mais que sa chaleur n'atteint jamais le bout de tes doigts »), mais elle semble surmontable. 'Everybody Talks About The Weather' est un album imprévisible signé par un groupe tout aussi imprévisible, mais sa conclusion sur une note de clarté presque limpide constitue peut-être sa plus grande surprise. --- Claire Biddles (2026) ---.