Hors-série Alternatives économiques t.105 bis - les rouages de l'entreprise

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Si Marx était vivant, il écrirait peut-être : « Un spectre hante l'Europe, celui de l'uberisation. » Nombre d'entreprises tremblent à l'idée de connaître le sort des taxis, dont le monopole a été mis à mal par l'irruption d'Uber et de ses chauffeurs amateurs. Ou bien celui de l'hôtellerie, qui voit sa fréquentation flancher avec l'essor d'Airbnb, qui permet à tout un chacun de louer son logement. Après la presse et les industries culturelles hier, d'autres secteurs peuvent être mis à mal par l'irruption de plates-formes numériques sur leur marché. Une crainte d'autant plus marquée en Europe que ces nouveaux géants ont tous vu le jour dans la Silicon Valley. Le processus de « destruction créatrice » enclenché par le numérique fonctionne pour l'heure quasi exclusivement au profit d'entreprises américaines.

C'est un drôle de monde qui s'esquisse avec Uber roi. Un monde d'auto-entrepreneurs, payés à la tâche, supportant seuls les frais et les risques de leur activité, démunis de la protection sociale dont bénéficient la plupart des salariés. C'est un retour au Moyen Age, et pas seulement au plan social, puisque le travail à la tâche, qui était la norme dans le textile notamment jusqu'à l'avènement des grandes manufactures, est aussi synonyme d'absence d'économies d'échelle et d'innovations. Ces dernières, tout comme les emplois qualifiés, protégés et bien payés, auraient alors paradoxalement vocation à se concentrer entre les murs des géants du numérique.

On peut trouver ce scénario pessimiste. Rétorquer qu'Uber n'est que le révélateur des rentes injustifiables accumulées dans certains secteurs ou le prix d'une protection sociale inadaptée à notre époque où l'emploi à vie n'est plus la norme. Mais on peut aussi estimer que lorsque l'innovation rebat les cartes, la société, et donc la puissance publique, a son mot à dire. Il s'agit moins d'interdire tel ou tel service innovant que de s'assurer qu'il s'exerce dans des conditions équitables. C'est de fait en contournant les règles sociales et fiscales que les « barbares » numériques opèrent leur percée. En juin dernier, la justice californienne a jugé que les chauffeurs travaillant pour Uber étaient des salariés et non des travailleurs indépendants. De quoi remettre en cause son modèle économique. La transition numérique n'est pas écrite. Son impact dépend largement de nos choix collectifs.
 
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