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La voix humaine a toujours été intimement liée au mythe. Dans l'imaginaire antique, peu d'images saisissent le mystère du chant avec autant de force que la sirène, dont le chant, disait-on, appelait les marins d'outre-mer, suspendant le temps et subjuguant les volontés par son irrésistible charme. Se tenir devant une chanteuse, c'est se trouver à ce même seuil : l'instant où le souffle se mue en vibration, où les mots et la musique fusionnent en une expérience qui captive le coeur et l'esprit. Le programme intitulé « Il canto della sirena » est une invitation à écouter cet enchantement à travers les siècles, les styles et les cultures. Dans les voix de Naples et de Venise, dans les échos de Paris et de Moscou, dans l'oeuvre de compositeurs célèbres ou presque oubliés, la sirène renaît, sans cesse renouvelée. La soprano Valentina Varriale et le pianiste Marco Sollini en deviennent ici les interprètes, les gardiens d'un mystère à la fois ancestral et contemporain.
L'oeuvre d'ouverture, Il canto della sirena op. 58, est une création de Marco Sollini lui-même, composée en mars 2025 et dédiée à Valentina Varriale. Sollini, pianiste de renom, se tourne ici vers la composition pour créer un emblème central à ce programme, mettant en musique un texte de Salvatore Barbatano qui évoque la sirène scintillant au clair de lune, ses paroles tissant un enchantement sur la mer argentée. La musique, à la fois vaguement hypnotique et en partie vocalisée, joue avec des harmonies oscillant entre majeur et mineur, où les dissonances entre la voix et l'accompagnement pianistique se muent en timbres et en couleurs. La ligne de la soprano flotte, mi-chant, mi-incantation, tandis que le piano offre un courant sous-jacent chatoyant, une surface où se rencontrent réflexion et profondeur. Les vers de Barbatano se déploient comme une vision nocturne : « Quand la lune argente la nuit et se reflète dans la mer, douce Sirène, tes paroles enchantent et séduisent ».
Après cette invocation contemporaine, le programme revient au raffiné Francesco Paolo Tosti. Né en 1846, Tosti, issu d'un milieu modeste des Abruzzes, devint l'un des compositeurs de mélodies les plus admirés de son temps, travaillant jusqu'à Londres comme précepteur auprès de la famille royale. Pourtant, sous cette apparence aristocratique, sa musique porte en elle la chaleur italienne. Des mélodies telles que « Sogno » ou « Chanson de l'adieu » exhalent une douce mélancolie, à la frontière de l'intimité et de l'élégance, tandis que « Marechiare » et « 'A vucchella » s'inscrivent dans la veine dorée de la tradition napolitaine. Le génie de Tosti réside dans sa capacité à façonner des mélodies qui semblent inévitables, comme découvertes plutôt que composées, planant sur des accompagnements d'une simplicité trompeuse. Elles appartiennent à cet univers de la mélodie de salon où le sentiment est distillé, sans jamais perdre la fraîcheur d'une émotion authentique.
Gaetano Donizetti, figure emblématique du bel canto, est célèbre pour son talent à insuffler au chant une pureté lyrique et une intensité dramatique saisissantes. Pourtant, loin des projecteurs, il se délectait de canzonettes plus légères, souvent en dialecte. « Me voglio fa' 'na casa » imagine une maison bâtie sur la mer, un rêve onirique porté par une mélodie entraînante et un rythme de piano ondulant. Le charme de cette chanson réside dans sa sincérité, dans la joie de composer non pour les grands théâtres, mais pour la voix et le clavier, dans une atmosphère intime. Si, dans « Lucia di Lammermoor », la soprano de Donizetti pleure avec une fatalité tragique, ici, elle sourit, et la mer n'est plus une menace, mais un horizon espiègle.
Pasquale Mario Costa, né à Naples en 1858, hérita de cet esprit, qu'il sublima par de riches harmonies. Proche de la poésie de Salvatore Di Giacomo, il créa des oeuvres intemporelles telles que « Catarì » et « Era de maggio ». Cette dernière oeuvre, en particulier, exhale le parfum d'un amour printanier dont on se souvient longtemps après la floraison. Les mélodies de Costa s'élèvent avec une grâce sereine, bercées par le doux balancement du piano. Son travail est empreint d'une nostalgie douce-amère, celle d'un amour inoubliable, de saisons qui reviennent sans jamais être identiques.
Plus rarement entendu aujourd'hui est Pietro Labriola, actif au XIXe siècle, dont les chansons ravissaient jadis le public napolitain. Son « 'O Cardillo » incarne la légèreté de la canzone, alliant fraîcheur folklorique et subtile sophistication. Labriola, à la fois compositeur et chanteur, naviguait entre le monde populaire et le monde cultivé, et ses oeuvres nous offrent une fenêtre sur un Naples où la musique jaillissait des balcons et des cours avec autant de naturel que les conversations. Réécouter sa voix aujourd'hui, c'est entendre les rires et les soupirs d'un autre siècle, la sirène métamorphosée en oiseau chanteur perché à notre fenêtre, captivant non par sa grandeur, mais par son immédiateté.
Avec Eduardo Di Capua, né en 1865, la chanson napolitaine atteint son apogée. Son nom est à jamais associé à « 'O sole mio », mais son oeuvre regorge d'autres trésors, dont le passionné « I' te vurria vasà ». Di Capua avait le don de composer des mélodies si directes qu'on pouvait les chanter dans la rue, et pourtant si émouvantes qu'elles restent au répertoire des plus grandes voix. Leur simplicité est trompeuse : sous cette apparente clarté se cache un savoir-faire instinctif.
La lumière boréale de Venise scintille dans La regata veneziana de Gioachino Rossini, trois mélodies étincelantes extraites de ses Péchés de vieillesse. Composées à la fin de sa vie, bien après qu'il eut quitté la scène lyrique, elles n'en sont pas moins empreintes d'un esprit théâtral. Chacune suit Anzoleta qui anticipe, observe et se réjouit de la course de bateaux. Le piano ondule comme l'eau, la voix pétille d'excitation et le don rythmique légendaire de Rossini anime chaque mesure. Ce sont des opéras miniatures sans mise en scène, des scènes comiques condensées en quelques pages.
Alfredo Catalani, né en 1854, était un compositeur d'opéras aujourd'hui moins joués, mais sa Chanson groenlandese op. 21 révèle une autre facette de son oeuvre. Inspirée par les paysages nordiques, elle évoque un monde lointain, loin de Naples. La voix plane sur des étendues glacées, le piano fait écho à des horizons désolés. Le talent de Catalani pour l'atmosphère, déjà présent dans La Wally, s'y déploie avec une intensité particulière. De France nous vient Maurice Ravel, maître du raffinement et de la couleur. Sa Vocalise en forme de habanera est sans paroles, une étude du rythme et de la sensualité. La voix y dessine des arabesques langoureuses, caressées par le pouls habanera du piano. C'est à la fois un exercice et un enchantement, mettant à l'épreuve la maîtrise du chanteur tout en offrant une atmosphère enivrante.
La lignée de la Vocalise atteint son apogée dans le célèbre exemple de Sergueï Rachmaninov, la quatorzième de ses romances op. 34, composée en 1915. Chantée sur une seule voyelle, elle distille l'émotion à son essence, des phrases arquées s'élevant au-dessus d'une harmonie dense. Elle exprime l'âme russe, déchirée entre passion et mélancolie, exil et souvenir. Elle est devenue l'un des témoignages les plus admirés de la puissance de la voix, transcendant les langues et même le temps.
Ce n'est pas un hasard si Marco Sollini a répondu avec sa propre Vocalise op. 40, écrite en novembre 2020, durant les sombres jours de la pandémie, et dédiée, comme l'op. 58, à Valentina Varriale. Conçue comme un hommage implicite à Rachmaninov, elle unit une ligne vocale lyrique à une écriture pianistique dense, incluant un puissant passage en solo. Romantique et dramatique, elle parle d'isolement, de désir et de résilience. L'absence de mots fait écho à ces mois de silence, où la musique était l'une des rares voix à pouvoir consoler. Sollini rend hommage à Rachmaninov tout en écrivant dans un style qui lui est propre, donnant voix à un moment historique.
Ainsi, la boucle est bouclée : des barcarolles enjouées de Rossini aux envolées nostalgiques de Costa, des arabesques impressionnistes de Ravel à la complainte ample de Rachmaninov, des sérénades élégantes de Tosti aux invocations contemporaines de Sollini, le programme explore les multiples facettes du chant des sirènes. C'est un voyage à travers les frontières et les siècles, mais aussi un voyage intérieur, à l'écoute de ce qui nous a toujours attirés vers la musique : le pouvoir envoûtant de la voix. Lorsque le dernier accord s'éteint, nous nous souvenons peut-être du mythe antique, mais nous reconnaissons aussi une vérité bien plus proche : celle que, entre de bonnes mains, avec la voix juste, le chant nous captive encore, comme il l'a toujours fait et comme il le fera toujours.