Revue le philosophoire n.40 : la pensée philosophique

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La sortie du numéro quarante de la revue est une parfaite occasion de revenir, une fois de plus, sur une question consubstantielle à l'identité du Philosophoire : quelle est la nature et quelles sont les exigences de la pensée philosophique ?[1] Corrélativement : que doit-on attendre d'une revue de philosophie ? S'il n'est pas aisé de mettre d'accord entre eux des philosophes sur la signification véritable de leur activité intellectuelle, du moins, un certain consensus peut se dégager sur une définition négative de la philosophie. La philosophie n'est pas l'histoire de la philosophie ; le philosophe n'est pas un historien ; une revue de philosophie n'est pas une revue d'histoire. Bien entendu, nous pourrions définir négativement la philosophie par rapport à d'autres domaines : la pensée philosophique n'est pas une croyance religieuse, une doctrine morale, une recherche scientifique, ou encore une pratique artistique. Mais les frontières entre ces champs théoriques et pratiques sont à peu près claires, de sorte que la philosophie s'en distingue aisément. Il n'en va pas de même avec l'histoire des idées. Entre la recherche philosophique et l'histoire des idées, la frontière est devenue problématique de facto, quoiqu'il soit facile de la concevoir de jure.

Considérons d'abord les faits - en particulier ceux qui concernent le monde de la philosophie francophone instituée. L'étudiant qui entreprend des études de «philosophie» se verra dispenser, pour l'essentiel, des enseignements d'histoire de la philosophie. Le chercheur en «philosophie» qui entend faire reconnaître son travail par ses pairs sera fortement incité à produire une Thèse d'histoire de la philosophie. S'il veut un jour obtenir une chaire de «philosophie», on ne saurait trop lui conseiller de parfaire son curriculum vitae en publiant dans les grandes revues d'histoire de la philosophie, et en se faisant épauler par les puissants historiens de la philosophie qui contrôlent généralement les instances officielles de la philosophie. Comment une telle confusion entre des disciplines distinctes a-t-elle pu s'instaurer dans les faits, alors qu'il apparaît clairement que philosopher n'est pas faire oeuvre d'historien, et réciproquement ?

Il appartient justement aux historiens - et aux sociologues des institutions - de répondre à cette question. Il importe en effet de comprendre par quels mécanismes et en vue de quel profit institutionnel la philosophie, en tant que discipline académique, s'est identifiée petit à petit à l'histoire de la philosophie. Il se pourrait que ce phénomène manifeste des nécessités internes au champ de la recherche universitaire, des impératifs de différenciation et de spécialisation des disciplines au sein de l'Université. La philosophie avait détrôné la théologie comme discipline maîtresse de l'Université, mais les diverses sciences (y compris les sciences humaines) ont à leur tour contesté à la philosophie sa position dominante. C'est l'idée même d'un enseignement philosophique qui est devenue douteuse. En effet, de quoi la philosophie est-elle la spécialité, de quoi est-elle le savoir, et donc qu'a-t-elle, concrètement, à apprendre aux étudiants ? S'il s'agit de leur enseigner «l'esprit critique», à «penser par soi-même», à «réfléchir» sur des «grandes questions» existentielles, ou encore à «aimer la sagesse», on peut se demander s'il convient de créer des chaires universitaires pour mettre en oeuvre un tel programme - sachant par ailleurs les difficultés qu'il y aurait à sélectionner les enseignants sur leurs «compétences» en ces domaines. Il était bien plus simple et confortable pour la philosophie instituée de se spécialiser dans l'étude des philosophies passées. Ainsi, la philosophie pouvait se parer des attributs de la science : enquêtes précises, démonstrations minutieuses, vérifiabilité des sources, voire même falsification des hypothèses... Impressionnés par l'autorité des philosophes universitaires proclamant leur monopole sur l'histoire de la philosophie, les historiens n'ont pu leur contester cet espace nécessaire à la néo-légitimation institutionnelle de la philosophie.

Bref, pour des motifs et des mobiles bien compréhensibles, l'enseignement universitaire de la philosophie s'est porté, de facto, sur l'histoire de la philosophie. De proche en proche, c'est la majorité de la recherche académique en «philosophie» qui est devenue historisante - cette remarque ne vaut pas seulement pour la France. Il est possible que cette histoire plus ou moins philosophique de la philosophie soit, du point de vue historique, inférieure à celle que les historiens peuvent produire. Mais préoccupons-nous plutôt des pertes pour la philosophie : cette philosophie plus ou moins historique est-elle à la hauteur des attentes du point de vue philosophique ? Car, celui qui s'intéresse aux problèmes philosophiques - et qui cherche à renouveler leur formulation - n'attend pas simplement qu'on lui explique comment ils se sont po
 
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