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Chaque jour, des torrents de nouvelles nous tombent dessus. Chaque minute, des trombes de données saturent notre environnement. On parlait beaucoup des pluies acides dans les années 1980… les informations qui pleuvent désormais en temps réel (mais qu’est-ce alors que le temps irréel ?) ont un pouvoir dissolvant infiniment plus grand. L’émiettement de la réalité, sa réduction en lambeaux de toutes sortes, a fini par nous faire croire qu’en traquant les moindres recoins du réel, en le serrant jusque dans ses manifestations les plus anodines, nous pourrions enfin nous approcher de sa vérité. En manque perpétuel de « nouvelles », nous empilons pêle-mêle les pièces détachées d’une actualité toujours dépassée, grisés par un meurtre sordide, une défaite du CH, une baisse du taux de chômage, la naissance d’un bébé à deux têtes, un ouragan, un autre remède miracle (toujours en phase de développement, c’est bon pour les actions en bourses), un attentat terroriste à Madrid, le possible retour des Expos à Montréal, un accident de voiture, le premier bébé de l’année (en santé, celui-là), le dernier Tweet de Trump, la mort d’une rock star, la hausse infinitésimale du salaire minimum, le nouveau disque de Céline Dion, un vol dans une succursale de la Banque de Montréal (qui n’a heureusement pas fait de victimes), une autre étude confirmant les changements climatiques, le dépôt d’un projet de loi sur la refonte de l’aide sociale, le sauvetage de 43 Syriens rattrapés par une tempête sur une embarcation de fortune, une croissance plus forte que prévue, une autre hausse de la rémunération des médecins spécialistes, la sortie du iPhone 12, une autobiographie de Woody Allen, une autre défaite du CH, un autoportrait de Justin Trudeau avec une admiratrice, des prévisions de neige pour la fin de semaine, une vente de fermeture chez Sears, des tatouages sur le torse de Justin Bieber…
Tout est là, tout le temps. On se tient au courant. Il faut être de son temps. Il faut être informé. La vitalité de notre démocratie en dépend. Après tout, l’espace public de débat et la liberté d’expression ont été conquis de haute lutte. Un legs des Lumières toujours menacé qu’il nous faut veiller à préserver.
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Georg Christoph Lichtenberg connaît bien les Lumières. Il en est un enfant. Jusqu’à sa mort, en 1799, il ne cessera de jeter ses pensées dans des cahiers qui en accueilleront finalement environ 8000. Dans le cahier D, à la 474e entrée, il écrit : « Efforce-toi de ne pas être de ton temps ». Nous sommes quelque part entre 1773 et 1775. Les Lumières ont suffisamment éclairé le monde pour qu’un esprit comme le sien ait compris que la raison n’épuise pas la réalité. Ce qui n’empêche pas cet écrivain, qui est aussi le dix-septième enfant d’un pasteur allemand, d’être passionné de physique, de mathématiques, de sciences naturelles.
« Efforce-toi de ne pas être de ton temps. » Il ne faut pas l’être pour exhumer aujourd’hui un tel aphorisme. Mais peut-on l’être vraiment à une époque qui tue le temps ? Un siècle (moins des poussières) après cet appel de Lichtenberg, Nietzsche décrivait le journaliste comme le « maître de l’instant ». Formule qui témoigne encore une fois de l’acuité de son regard prophétique. S’il n’a évidemment jamais vu la grand-messe quotidienne de l’info télévisée à laquelle tous communiaient hier encore, Nietzsche saisit déjà, en 1872, qu’un tremblement de terre est en train de ruiner un rapport au temps jusque-là incapable à ses yeux de saisir le présent. Mais la destruction des idoles est depuis passée par là : nous sommes sortis des vérités campées dans l’éternité. Nous sommes de plain-pied dans l’actualité, dans un présentisme, comme le disent certains historiens, qui bousculent tout ce qu’on pouvait penser de la réalité. Qui, plus fondamentalement, remet peut-être en cause l’idée qu’il soit même possible de penser le monde dans lequel nous vivons.
Les médias sont en crise. Une crise économique, entend-on le plus souvent, d’abord liée à un modèle d’affaires périmé. Quand les revenus publicitaires se retrouvent massivement dans les filets de quelques gigantesques prédateurs des réseaux sociaux, il n’en reste plus beaucoup pour les médias « traditionnels », au premier chef la presse écrite. Cela apparaît difficilement contestable, en effet. Mais à trop regarder la crise par ce bout de la lorgnette, on manque peut-être l’essentiel. Et si les « maîtres de l’instant » étaient, en partie du moins, les artisans de leur propre malheur ? À les en croire, l’information ne circule jamais assez vite ; aussi le virage numérique apparaît-il comme une bouée de sauvetage, précisément parce qu’il permet de rejoindre partout et rapidement ceux et celles qui veulent être informés. Les médias nourrissent ainsi une dynamique d’immédiateté qui, comme l’indique bien le terme, valorise ce qui est ou se rapproche de l’immédiat. Des médias contre la médiation, en somme, qui scient la branche sur laquelle ils se sont construits.
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À force de