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Au nombre des évidences difficiles à révoquer, il y a que nous sommes au monde. Au nombre des évidences difficiles à avouer mais qu'il faut bien tenir pour telles, il y a que souvent nous y sommes mal. A l'expérience littéraire il revient de témoigner non seulement de la possibilité d'habiter la terre, poétiquement, mais aussi de cette possibilité adverse d'exister dans un monde en ruines. Sur cette dualité et dissymétrie de l'habitation et du désastre, les récits de Kafka, parmi les plus lucides de la littérature européenne, sont riches en leçons, et cela quand bien même ils ne diraient rien de l'habitation en tant que telle, ne décriraient jamais le paradis perdu (forcément perdu) ou la terre promise (à jamais promise). Celui qui écrit sous les décombres voit davantage. Celui qui vit dans un monde détruit comprend davantage ce que signifie être présent au monde.
C'est ainsi que les récits de Kafka montrent « l'homme qui n'a plus de monde et qui, dans cette absence de monde, essaie cependant de trouver les conditions d'un séjour véritable ».
Mais quand peut-on dire d'un homme qu'il est privé de monde ? En toute rigueur jamais, tant du moins qu'il est encore en vie. Le monde est ce qu'il y a toujours, même s'il se présente à nous sous la figure de la ruine, des décombres ou du désastre. Le monde est ce que nous ne pouvons pas perdre, mais nous pouvons perdre ce qui nous accorde au monde et nous donne d'y être pleinement présents. Ce que décrit exactement une lettre à Max Brod (12 octobre 1917) dans laquelle nous sommes en droit de lire le noyau de bien des récits :
« Lorsque quelqu'un est «heureux dans le malheur», cela signifie d'abord qu'il a cessé de marcher du même pas que le monde, ensuite que tout ce qu'il a lui est tombé ou lui tombe en morceaux entre les mains, qu'aucune voix ne l'atteint plus sans se briser et que par conséquent il n'en peut suivre aucune sincèrement. » (Corr 220) Marcher du même pas que le monde (« Gleichschritt mit der Welt »), ou plutôt ne plus y arriver - une autre traduction propose : « Quand quelqu'un est «heureux dans le malheur», ça veut dire d'abord qu'il a perdu le rythme du monde ». Le monde est ce que nous ne pouvons pas perdre, mais le rythme du monde oui, ou celui du même coup de notre existence, car tout de notre existence alors s'effondre et aucune voix ne peut plus nous atteindre sans être en même temps brisée.
Un vieux mot du poète Archiloque que Heidegger se plaisait à citer dit : « Apprends à connaître quel rythme tient les hommes » . Les récits de Kafka nous l'apprennent à leur manière quand ils montrent ce que devient l'existence au moment de perdre le rythme du monde.