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Emigrée à New York en 1946, Rose Ausländer ne voulut durant dix ans plus écrire de poèmes qu'en anglais, en même temps qu'elle découvrait dans son cadre la modernité de la poésie américaine (mais aussi celle, en Europe et proprement juive, de Nelly Sachs et Paul Celan, son jeune frère de malheur à Cernowitz pendant la Shoah). La grande poétesse américaine Marianne Moore incita Rose Ausländer à retourner à l'allemand en poésie, et « Blinder Sommer » (Eté aveugle) est la première manifestation publique de cette mue. Impressionnante de radicalité formelle et de puissance poétique désormais libérée.
Ce recueil de 93 poèmes est l'arche inaugurale, mais aussi le fil essentiel des recueils poétiques de forme de plus en plus ramassée qui, publiés en Allemagne, se succéderont jusqu'à la mort de Rose Ausländer à Düsseldorf en 1988.
Les poèmes ont tous été écrits, ou ont trouvé leur version définitive, à New York entre 1956 et 1963, durant la dernière période où Rose Ausländer y vécut. Parmi eux, huit, retravaillés, sont issus d'un cycle - les « Ghetto-Motive » - qu'elle avait composé en 1941/1942 dans le ghetto de Cernowitz, sous la menace quotidienne de la déportation et de la mort. Dans le recueil « Blinder Sommer » (Eté aveugle) sont également inclus les cinq poèmes que Rose Ausländer avaient montrés à Paul Celan à Paris en novembre 1957, et que celui-ci avait jugé bons, s'offrant de l'aider à les publier: « Appel et cristal », « Le coeur inaudible », « L'Atlantide toujours », « La porte », « A l'est du coeur », lequel sera le premier à paraître en Europe, en 1959 dans la revue Akzente (Münich).
L'ensemble du recueil, tel que Rose Ausländer l'a voulu, est organisé en trois parties : la première, Le visage divisé, 24 poèmes inspirés par l'existence quotidienne à New York, où la poétesse gagna sa vie de 1946 à 1963 comme secrétaire d'une compagnie d'import-export. La deuxième, Jour herculéen, 47 poèmes d'une veine expressionniste, parfois onirique, mais fondamentalement célébration de la vie, de « ce qui respire », hantise de l'étouffement;
Splendeur du monde, saccage du temps. La troisième, Le village Duminika, 21 poèmes directement biographiques et spécifiquement juifs, l'enfance et la jeunesse heureuses dans une Bucovine qui l'était encore, dans une Cernowitz où toutes les facettes de l'univers juif brillaient librement, puis dans les mêmes lieux l'effroi de la Shoah. Et comme une aurore de l'indéracinable espoir juif, les deux derniers poèmes: « Israël I » et « Village de Chagall ».