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On aimerait tant parler de lui sans préciser de qui il fut le fils et de qui
il fut le neveu, mais c'est impossible. Ce n'est pas même pas souhaitable :
puisque Klaus Mann a porté son nom comme une croix, l'ignorer reviendrait à
nier la part sombre de sa biographie. Quoi qu'il écrivît, ou qu'il se réfugiât,
quoi qu'il entreprît, il y eut toujours quelqu'un quelque part pour lui
rappeler ce qu'il n'avait pas oublié. Non que le Magicien lui eut fait de
l'ombre : il lui cachait le soleil. C'est un grand malheur que de se faire
écrivain sous un père écrivain. Qui plus est un homme mondialement célébré,
plébiscité, adulé même. Soit on renonce, soit on creuse l'écart. Hors de
question de le rattraper. Ne reste alors qu'à en prendre le contre-pied en
toutes choses, dans la vie comme dans l'oeuvre. Puisque le père fut un créateur
de génie, le fils s'attachera à être d'abord un témoin de son temps ; puisque
l'un eut un comportement exemplaire en se tenant toujours au centre de la page,
l'autre s'ingénia à s'agiter dans les marges en se donnant comme excentrique.
Mais autant le père eut le génie de mener de front sa double activité
d'intellectuel séculier et d'écrivain régulier, autant chez le fils,
l'engagement politique éclipsa la sensibilité du romancier, non dans sa fiction
mais aux yeux du public. Avec le temps, il se résigna à ce qui le minait.
Certaines destinées ne se lisent bien que rétroactivement, comme si la fin
éclairait le reste d'une lumière noire ; c'est notamment le cas des grands
suicidés de la littérature, Heinrich von Kleist, Walter Benjamin, Kurt
Tucholsky, Stefan Zweig, Virginia Woolf, Arthur Koestler, Mishima... Celle de
Klaus Mann offre la particularité de se décrypter tant à partir de sa naissance
qu'à compter de sa mort volontaire. Doit-on pour autant lire toute son oeuvre
comme une « Lettre au père » ? Dans ses Souvenirs des jours heureux, dernier
tome en date de son Journal interminable, Julien Green exprimait sa préférence
pour Klaus Mann en raison de sa morbidesse inspirée, tellement plus inspirante
que l'ennui bourgeois distillé par son père statufié. Au fond, que savent les
Français de Klaus Mann (1906-1949) ? Qu'il fut le fils de Thomas Mann, cette
montagne magique de la littérature contemporaine qui le domina au point de
l'écraser au risque de l'éclipser durablement. Qu'il fut le neveu de Heinrich
Mann, antifasciste exemplaire. Qu'il avait été dans sa jeunesse un dandy,
homosexuel et drogué, dilettante et provocateur, assez insouciant pour
consacrer neuf mois à arpenter la terre avec sa soeur non moins débauchée Erika
en se faisant passer pour des jumeaux A travers le vaste monde. Que, pour se
rattraper, il a laissé un magnifique journal intime sous le titre Le Tournant.
Qu'il est l'auteur de Mephisto (1936), roman de la carrière d'un grand comédien
inspiré par celle de son beau-frère, personnage ambitieux et lâche dont la
corruption par le régime nazi, et par Goering en particulier, le poussera, de
compromis en compromission, au faîte de la gloire publique et de la déchéance
personnelle, ce que le réalisateur hongrois Ivan Szabo restituera
magnifiquement dans son film Mephisto (1981) avec un Klaus-Maria Brandauer
inoubliable dans le rôle-titre. Voilà ce que savent généralement les lecteurs
français. Les plus curieux d'entre eux avaient également entrevu sa silhouette
dans les études consacrées à l'émigration antifasciste allemande, Weimar en
exil de Jean-Michel Palmier et Exil et engagement d'Albrecht Betz. C'est tout.
Non que ce soit peu, mais c'est insuffisant pour un écrivain de cette trempe.
Car Klaus Mann n'a pas attendu la démonstration de l'immonde pour attaquer,
s'indigner, dénoncer. Ni atermoiement, ni tergiversation. Une ligne, une
seule : on ne dîne pas avec le diable fut-ce avec une longue cuillère. Pas la
moindre compromission, pas le moindre répit. Eût-il duré mille ans comme prévu,
le IIIème Reich s'en fût fait un ennemi pour mille et un ans. Rares sont les
intellectuels français de cette époque dont on pourrait en faire les frères en
pugnacité. Un nom vient spontanément à l'esprit, pas des plus connus, hélas,
mais des plus puissants par le souvenir qu'il a laissé dans la mémoire de ceux
qui l'ont lu et le lisent encore, celui d'André Suarès. Il y a comme une
parenté en prophétisme politique entre ces deux hommes au destin de Cassandres.
Ils avaient un trait de caractère en partage, beaucoup moins répandu qu'on ne
le croit, la lucidité. Son antinazisme ne l'a pas fait verser dans le
stalinisme comme tant d'autres ; l'homo sovieticus lui aurait certainement
reproché de mentir comme seul en est capable un témoin oculaire. Sa lucidité a
fait qu'il s'est gardé à gauche comme à droite, ce qui n'allait pas de soi en
ce temps-là. Trois ruptures ponctuent l'engagement de cet européen absolu :