10 juillet 2025

Lecture à voix haute et plaisir de lire : l’interview de Clémentine Beauvais

L

Léa - rédactrice

/content/dam/cultura-one/actualités/NAV_SMT_Interview-Clementine-Beauvais.jpg

Autrice, traductrice et professeure à l’université de York, Clémentine Beauvais s’est imposée comme une voix majeure de la littérature jeunesse contemporain avec des romans comme Les Petites Reines ou Songe à la douceur. Son travail explore les liens entre langage, narration et transmission.

Dans cette interview, Clémentine Beauvais revient sur une pratique en plein renouveau : la lecture à voix haute. Entre souvenirs personnels et réflexion sur l’accessibilité des textes, elle souligne son rôle central dans le plaisir de lire, dès le plus jeune âge. Un échange qui rappelle que lire à voix haute, c’est d’abord créer un lien, au-delà de la maîtrise technique de la lecture.

Lecture à voix haute et plaisir de lecture


Avez-vous des souvenirs de lecture à voix haute dans votre propre enfance ?

J’ai beaucoup de souvenirs de lecture à voix haute, et notamment des souvenirs autour de la BD. Mon père nous mettait sur ses genoux pour nous lire des BD comme Tintin, en faisant des voix. Il nous lisait surtout des albums, des BD, des livres illustrés. On n’a pas vraiment continué à lire à voix haute quand j’ai su lire des romans. Ce n’était pas trop dans l’air du temps à l’époque. Je pense que maintenant ça l’est bien davantage et plein de parents continuent de lire à voix haute à leurs enfants au-delà de l’âge de l’apprentissage de la lecture.

 

Quel regard portez-vous sur la lecture à voix haute comme vecteur du plaisir de lire chez les enfants ?

La lecture à voix haute ça permet un plaisir qui est connecté du fait de la relation qui s’établit. Le souvenir de lecture va être ancré dans une relation, un lieu, une sensation, une température… et partagée entre plusieurs personnes. C’est donc quelque chose de profondément affectif. Et puis évidemment c’est une lecture qui est débarrassée de la nécessité physique de lire qui, peut parfois être très compliquée pour les jeunes enfants. La lecture à voix haute procure donc une immersion, une capacité de visualisation complètement déchargée de cet impératif de lecture visuelle. C’est une forme de plaisir de lecture avec exactement les mêmes mots et les mêmes phrases, mais qui est plus accessible.

 

Pensez-vous que lire à voix haute peut aider à désacraliser la lecture chez les enfants qui se sentent intimidés par les livres ?

Je pense absolument que lire à voix haute peut aider à désacraliser la lecture chez les enfants qui se sentent un peu intimidés par les livres. C’est d’ailleurs déjà ce que disait Daniel Pennac il y a 30 ans. On commence enfin à s’en apercevoir. Dans les classes, la lecture à voix haute est considérée de plus en plus comme une manière acceptable d’entrer en communication avec les textes. Et notamment quand les enfants se sentent intimidés. Parce qu’il y a l’objet livre et aussi la difficulté physique et technique de rentrer dedans. Avec la lecture à voix haute, il y a également un aspect de communion, de partage et d’échanges immédiats sur des choses qu’on n’a pas forcément comprises. C’est extrêmement bénéfique.

 

Que pensez-vous des livres audio ?

Je trouve ça très bien. C’est le même texte qu’un livre papier. Il est juste lu de manière différente puisqu’il est écouté. Moi personnellement j’en écoute très peu voire jamais alors que j’écoute beaucoup de podcasts. C’est parce que je lis énormément, dans ma tête mais aussi à voix haute avec des personnes qui sont directement à côté de moi. Donc je n’ai pas ce besoin de livre audio. Et c’est aussi quelque chose avec lequel je n’ai pas grandi. En revanche, j’espère vraiment que mes enfants et d’autres enfants seront des grands consommateurs de livres audio. Je trouve que c’est une manière extrêmement forte d’entrer en contact avec des textes. Le problème du livre audio reste, son accessibilité, même si les bibliothèques en ont de plus en plus. Et puis tous les livres ne deviennent pas des livres audio, ce sont seulement les textes qui ont déjà pas mal de renommée.  Ça limite donc pas mal le champ. Et puis l’autre problème c’est qu’avec le livre audio on fait d’autres choses en même temps, ce qui est quelque chose qu’on ne peut pas faire avec la lecture silencieuse ou la lecture à voix haute. Moi personnellement j’ai du mal à me concentrer pendant très longtemps sur un livre audio et je pense que ça demande une réelle compétence d’écoute qui est très bien d’ailleurs à développer.


Les conseils de Clémentine Beauvais


Selon vous, y a-t-il des types de livres qui se prêtent mieux à la lecture à voix haute ? Si oui, lesquels ?

Oui, je pense qu’il y a des livres qui se prêtent mieux à la lecture à voix haute. Il y a ce type de roman que j’ai qualifié dans un de mes billets de blog de « roman familial » avec une voix de conteur, à l’ancienne. On peut penser à des livres comme Tobie Lolness de Timothée de Fombelle par exemple. Il y a aussi de nombreux classiques où il y a une voix qui imite celle d’un conteur qui fait beaucoup de présentations, de répétitions et avec des didascalies. Ça paraît tout bête mais ce sont des détails qui permettent de fluidifier la lecture à voix haute, parce que quand on lit à voix haute évidemment l’auditoire peut pas revenir en arrière. Je sais qu’il y a des gens qui écoutent Proust en lecture à voix haute. Moi ça me semble complètement dingue parce que je me dis que c’est très difficile d’avoir justement une phrase très longue en lecture à voix haute puisqu’on ne peut pas revenir au début. Donc oui il y a quand même un certain type de textes qui se prêtent particulièrement bien à la lecture à voix haute. Et puis moi je l’observe dans la vie quotidienne avec mes enfants et certains types de romans qui ont un style un peu classique avec des intrigues très rythmées, des explications et des descriptions assez poussées. Et pour les adultes il y a quand même certains livres, notamment Simenon qui est très facile à lire à voix haute grâce à des dialogues percutants et des situations très bien brossées.

 

Vous-même lorsque vous écrivez, pensez-vous à la musicalité du texte ou à sa capacité à être lu à voix haute ?

Non pas forcément parce que j’estime que tous les textes ne se valent pas en lecture à voix haute et que la vocation d’un texte n’est pas forcément d’être lu à voix haute. Mais si c’est un texte dont je sais qu’il risque d’être lu à voix haute, oui, je vais faire très attention à sa musicalité. Je vais le lire à voix haute moi-même pour voir ce que ça donne. Mais la musicalité du texte on y pense toujours lorsqu’on écrit, qu’il soit fait ou non pour être lu à voix haute. Parce que l’œil aussi absorbe la musicalité et les sonorités. Les allitérations par exemple, c’est évidemment un effet sonore mais aussi un effet visuel. Quand ce sont des genres qui se prêtent plus facilement à la lecture à voix haute j’y pense particulièrement mais sinon ce n’est pas une obligation pour moi.

 

Quels conseils donneriez-vous à un adulte qui n’ose pas lire à voix haute, par peur de mal faire ou de ne pas captiver suffisamment l’enfant qui écoute ?

Premièrement, je dirais que les enfants sont extraordinairement bon public pour la lecture à voix haute. Ils sont enchantés par la présence d’histoires et très facilement captivés, même si ça dépend plus du livre que de la personne qui lit. Deuxièmement, on peut pratiquer et s’entraîner à lire un texte à voix haute. Enfin, ce qui fait la qualité d’une lecture à voix haute c’est aussi la fragilité, la vulnérabilité et l’amateurisme de la personne qui lit à voix haute. Ce n’est pas une performance théâtrale. La lecture à voix haute c’est vraiment tisser un lien entre deux. Toutes les petites inhibitions et les émotions qui montrent un manque de préparation sont en réalité extrêmement fortes émotionnellement dans une lecture à voix haute. Donc je dirais tout simplement qu’il faut se lancer et pratiquer de plus en plus.  

 

Enfin, y a-t-il un de vos livres que vous recommandez particulièrement pour être lu à voix haute, et pourquoi ?

L’un de mes livres que je recommanderais tout particulièrement pour la lecture à voix haute c’est La Louve. C’est une histoire qui fait à peu près 15-20 minutes en lecture à voix haute qui est illustrée par Antoine Déprez et publiée aux éditions Alice. C’est un très bon livre à lire à voix haute, je le sais parce que je le lis très souvent en classe. Il a une voix de conteur et une intrigue très rythmée donc ça fonctionne très bien en lecture à voix haute.

La louve

La louve

Clémentine Beauvais, Antoine Déprez - 15.0€

L’hiver est glacial et le père de Lucie abat un louveteau pour lui offrir un manteau. Peu après, Lucie tombe malade, frappée par une malédiction. Son âme est enfermée dans une colombe de glace qui fond lentement. Romane, son amie, s’aventure dans la forêt pour tenter de la sauver. Une quête où l’amitié affronte la magie et la douleur.

lire en entier
voir la fiche produit

Propos recueillis le 30 juin


article
L’audio, un allié pour transmettre le plaisir de lire aux enfants

L’audio, un allié pour transmettre le plaisir de lire aux enfants

À mesure que les habitudes de lecture évoluent, l’audio s’impose de plus en plus comme un format à part entière dans l’univers jeunesse. Livres audio, conteuses, podcasts : ces supports attirent de plus en plus de familles. Loin de détourner les enfants des livres, ils jouent un rôle complémentaire dans leur rapport aux histoires et à la lecture. Dans un contexte où les jeunes sont de plus en plus nombreux à déclarer ne pas aimer lire, écouter des histoires offre une autre manière d’entrer dans la littérature.

article
Transmettre le plaisir de lire : le rôle des parents

Transmettre le plaisir de lire : le rôle des parents

Comment transmettre le goût de la lecture à son enfant ? Découvrez le rôle essentiel des parents dans l’éveil à la lecture, des conseils concrets pour créer des routines lecture à la maison, et des témoignages inspirants de familles lectrices.

guide
Comment choisir un livre pour enfant ?

Comment choisir un livre pour enfant ?

Voici tous nos conseils pour choisir un livre qui donnera envie à vos enfants de lire.

selection
Top 10 des livres jeunesse à lire seul

Top 10 des livres jeunesse à lire seul

Votre enfant commence à lire seul et vous souhaitez l'encourager dans sa découverte de la lecture ? Voici une sélection de 10 petits roman à lire seul et cultiver le plaisir de lire.

selection
Les meilleures BD jeunesse pour lecteurs débutants

Les meilleures BD jeunesse pour lecteurs débutants

Il suffit parfois d'une BD pour allumer l'étincelle de la lecture. Découvrez 10 bandes dessinées idéales pour donner le goût de la lecture aux enfants.

selection
10 livres jeunesse pour faire lire les enfants

10 livres jeunesse pour faire lire les enfants

Lire des livres qui parlent de livres, de lecture, de bibliothèque et de librairie aux enfants est une façon magique de leur transmettre le goût de la lecture. Découvrez notre sélection de 10 livres jeunesse pour faire lire les enfants.

guide
Comment choisir un livre pour un enfant de 7 à 11 ans ?

Comment choisir un livre pour un enfant de 7 à 11 ans ?

Si vous avez besoin de conseils pour choisir les livres qui plairont à vos enfant entre 7 et 10 ans, alors cet article est fait pour vous !

selection
Top 10 des meilleurs livres jeunesse

Top 10 des meilleurs livres jeunesse

Voici nos 10 livres jeunesse favoris qui plairont aux enfants et leur donneront envie de lire.

selection
Top 10 des meilleures séries de livres pour enfant 8-10 ans

Top 10 des meilleures séries de livres pour enfant 8-10 ans

Voici notre sélection des 10 meilleures séries littéraires adaptées aux enfants entre 8 et 10 ans. Humour, roman historique, science-fiction, fantasy, il y en a pour tous les goûts !

article
Comment donner aux enfants l'envie de lire ?

Comment donner aux enfants l'envie de lire ?

Les conseils de Jérôme Blanchart, rédacteur en chef pour Bayard Jeunesse, pour donner aux enfants l'envie de lire.