Adolescence N92
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Aborder la question de la haine à l'adolescence ne se fait pas sans risque. En particulier, celui de charrier son lot de poncifs et de raccourcis susceptibles, au bout du compte, de rendre tout débat stérile ou convenu. D'une part, une approche de la haine comme posture adolescente, quasi obligatoire depuis l'adoption d'une certaine antienne - « j'ai la haine! » - devenue aujourd'hui formule-valise et pouvant signifier tout et son contraire, expression commune et suffisamment vague pour exonérer son locuteur de tout effort explicatif, laisser l'auditoire faire le travail et en déduire les enjeux potentiels. D'autre part, un mal-être profond, hors paroles, et dont la clinique témoigne de la variété des formes, mise en actes d'une haine des autres et de soi, contre les autres et sur soi, au prix parfois d'une radicalité stupéfiante. Et puis, il y a les événements de janvier dernier, perpétrés par des jeunes dont l'on peut suspecter la cassure pubertaire, en lien avec les ruptures d'histoires qu'ils ont traversées. Et de se perdre alors en conjectures pour déterminer ce que chacune de ces expressions de la haine à l'adolescence peuvent avoir de commun, les raisons spécifiques pour lesquelles elles relèvent d'impasses ou de simples avatars dans le processus adolescent.

Comment dès lors sortir du piège qui se tend à mesure qu'émergent des représentations usées à force d'être agitées, de sortir de l'observation du phénomène « haine » pour aborder véritablement l'étude de sa fonction ? En reprenant certainement la dynamique psychique en ses origines et appréhender les enjeux premiers, en deçà des effets de variabilité dans lesquels elle se déploie : l'objet est investi dans la haine, nous dit Freud, et l'on est dès lors averti des réponses de l'environnement et des conséquences qu'elles auront dans la manière dont le sujet assimilera ou non cette donnée fondamentale.

Ce numéro, coordonné par Houari Maïdi, s'ouvre sur la publication d'interventions qui eurent lieu dans le cadre d'un colloque organisé à Besançon en 2013. Houari Maïdi entame l'exploration du rôle et de la fonction de la haine à l'adolescence en nous proposant une lecture générale au cours de laquelle le registre du refus face à la passivation apparaît déjà comme l'élément central. François Ladame aborde, quant à lui, ce registre de la haine selon une double acception: haine de l'adolescent à l'égard de l'autre ou dirigée contre soi. Mais aussi cette haine dirigée contre l'adolescent, telle que les sociétés ont pu l'exprimer et les mythes la symboliser. Dès lors l'auteur s'interroge sur l'antériorité d'un principe d'infanticide et de la pédophilie sur les registres du parricide et de l'inceste, ces derniers étant appréhendés en leur statut de réponse. La « qualité » de la haine présente chez un sujet peut être mesurée, selon l'auteur, à travers le niveau de tolérance face à la passivité, l'impact de la haine sur la constitution du narcissisme, la place laissée à l'objet et le facteur quantitatif dont cette haine se prévaut. Michel Vincent appréhende, en s'appuyant sur un souvenir d'adolescente d'une patiente adulte, la (re)découverte de l'objet au pubertaire et le processus défensif de la haine face au risque traumatique que la mauvaise rencontre avec l'objet peut provoquer. Dans la veine d'une haine aux vertus organisatrices, Olivier Douville ouvre la réflexion en évoquant ces situations où la haine est empêchée, du fait de l'intensité du trauma traversé et de la mélancolisation de la honte qu'il a inscrit profondément dans la psyché. La haine devient ce passage qui éloigne enfin de la honte et le recours nécessaire, que l'on doit espérer provisoire, pour constituer un autre « qui tien[ne] le coup ».

Dans la poursuite de cette réflexion, mais hors colloque, Philippe Gutton ouvre un nouveau chapitre de ce numéro en soumettant l'idée d'une haine affect-signe de l'abus de pouvoir de l'identifiant infantile. La domination ressentie des figures parentales, potentiellement relayées par la société à l'extérieur, précipite la projection de cette haine, en son mécanisme de protection : la menace ne peut être évacuée qu'en désignant des cibles représentatives et dès lors hautement investies. Jacques Sédat, en convoquant la clinique de la prime enfance, met en perspective les théories freudienne et winnicottienne et rappelle combien la haine participe à la constitution d'une psyché suffisamment différenciée. C'est à travers une analyse de trois fragments littéraires que Samuel Lepastier explore les racines de la haine du fils pour le père où, là encore, menace de la passivation et honte se conjuguent pour donner forme à l'expression de cette haine. Florian Houssier complète ce tableau en évoquant l'influence de l'identification projective, dans un cas de parricide: l'indifférenciation provoquée par l'emprise incestuelle d'une mère sur son fils apparaît comme le contexte fondateur de l'acte et interroge sur le vrai sujet du meurtre.

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